Critiques

Et puis par la fenêtre, nous pourrons voir les champs : Pour le meilleur et pour le pire

© Yvan Couillard

Une création de très belle tenue marque l’ouverture du nouveau Théâtre du Bic, rénové au cours de la dernière année et dont les espaces agrandis sont plus fonctionnels. La pièce au titre improbable, Et puis par la fenêtre, nous pourrons voir les champs, comédie dramatique signée par Stéphanie Labbé et mise en scène par Gabrielle Lessard, mérite le détour et bénéficie notamment d’une distribution impeccable, où dominent les chevronnés Henri Chassé et Danielle Proulx.

Fidèle à une tradition balisant une bonne partie de l’histoire de notre théâtre, l’œuvre met en scène une famille d’aujourd’hui, enracinée en région rurale et confrontée aux fractures causées par le passage des ans et par les changements refaçonnant la société et le monde. La fable se bâtit autour du père, Henri, dont la mémoire est de plus en plus fragilisée par l’Alzheimer ainsi que sa capacité à maintenir son rôle d’éleveur ovin. Ses deux filles, Zoé et Élise, son fils Jean-Philippe et son amoureux Mo, se joignent à la mère, Diane, pour chercher des solutions au drame qui se dessine.

La pièce donne lieu à des échanges corsés, voire enflammés, entre les personnages, tous bien campés. La sœur aînée, Élise, scientifique de carrière et féministe, apostrophe sa cadette Zoé, mère de quatre enfants ayant abandonné des études prometteuses, qui défend ses choix de vie avec force. À l’arrivée de leur frère gai, Jean-Phi, la discussion prend une tournure où le langage cru confine à la vulgarité, dénoncée également par Zoé. Les dialogues hachurés, rapides, nous font passer du rire spontané à des moments d’émotion, sans pathos, grâce à une construction habile.

On apprendra rapidement que le fils, végétarien, n’a pas plus l’intention que ses sœurs de reprendre l’exploitation familiale. Il leur faudra bientôt songer à « caser » leur père adoré dans une résidence pour personnes âgées. Mais peut-on et à qui vendre la terre, la ferme, tout ce qui a fait l’existence de leurs parents ? On conçoit bien les déchirements qu’une telle situation amène pour tout le clan.

© Yvan Couillard

Quand la magie opère

La mise en scène de Gabrielle Lessard se révèle efficace, sans temps morts, appuyée sur le jeu des six interprètes, dont l’autrice, Stéphanie Labbé, dans le rôle de Zoé. La nouvelle directrice artistique du Théâtre du Bic, Marie-Hélène Gendreau, incarne sa sœur. Ces deux-là sont en conflit constant, malgré un attachement qui perce peu à peu. Michel-Maxime Legault offre une interprétation très juste du fils, à la fois sobre, piquant et enjoué.

On peut s’interroger, cela dit, sur le couple qu’il forme avec l’ouvrier d’origine colombienne joué par Nicolas Gendron, qui maintient un accent latino charmant tout au long de la représentation, mais aurait gagné à être développé davantage. Leur rencontre et leur séparation sont évoquées de façon trop superficielle.

Les personnages d’Henri et Diane, ce couple marié depuis 30 ans — « pour le meilleur et pour le pire », comme le rappelle cette dernière, avant d’ajouter à l’intention de son homme : « Là, on est rendu au pire » — portent le fardeau de cette existence à l’avenir sombre qui s’annonce. Henri Chassé se fait touchant en paysan passionné par ses brebis, qui s’accroche au passé, parfois impatient, souvent absent. Quant à Danielle Proulx, qui enchaîne avec brio les rôles de mères depuis le film C.R.A.Z.Y., elle crée une Diane plus vraie que nature, une battante au cœur grand, bousculée par la vie.

Il faut noter la beauté évocatrice du décor (signé Myriam Deragon et Étienne René-Contant), avec sa brebis suspendue au plafond formé de foin comme un champ à l’envers. Les éclairages de Cédric Delorme-Bouchard se font inventifs et actifs, les transitions entre les scènes étant marquées par des ruptures, chocs électriques, où la lumière aveugle la salle, comme un miroir tendu au public, qui se reconnaîtra si facilement dans la confrontation des valeurs générationnelles qui se déroule sous ses yeux.

© Yvan Couillard

Et puis par la fenêtre, nous pourrons voir les champs

Texte : Stéphanie Labbé. Mise en scène : Gabrielle Lessard, assistée de Clémence Lavigne. Décor : Myriam Deragon et Étienne René-Contant. Costumes : Cynthia St-Gelais. Lumière : Cédric Delorme-Bouchard. Environnement sonore : Antoine Létourneau-Berger. Coach d’accent de Nicolas Gendron : Alexander Morales. Coiffure : Marie-Josée Tardif. Avec Henri Chassé, Marie-Hélène Gendreau, Nicolas Gendron, Stéphanie Labbé, Michel-Maxime Legault et Danielle Proulx. Une production du Théâtre du Bic et des Gens d’en bas, présentée au Théâtre du Bic du 2 juillet au 12 août 2023, puis au Théâtre La Bordée, à Québec, du 27 mars au 6 avril 2024.

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste dans le domaine culturel depuis 40 ans, Raymond Bertin a collaboré à divers médias à titre de critique de livres et de théâtre (Voir, Lurelu, Collections) et a été rédacteur pour plusieurs institutions du milieu. Membre de l’équipe de rédaction de JEU depuis 2005, il en a assumé la rédaction en chef de 2017 à 2023 et a porté, au fil des ans, son intérêt sur toutes les formes de théâtre d’ici et d’ailleurs. Il œuvre également comme enseignant à la formation continue dans un collège montréalais.