Critiques

Hosanna ou la Shéhérazade des pauvres : Larmes et paillettes dans l’univers de Tremblay

© Stéphane Bourgeois

Quand Olivier Arteau a proposé une mise en scène autour d’un texte de Michel Tremblay pour le Trident, Maxime Robin a vite pensé au personnage d’Hosanna, figure travestie des nuits de Montréal, dans la pièce éponyme créée en 1973. Alors qu’il réfléchissait à la manière de contextualiser ce récit, il a découvert le dernier roman de l’auteur, La Shéhérazade des pauvres (2023), dans lequel on retrouve Hosanna, alias Claude Lemieux, cloîtré chez lui depuis la fameuse soirée d’humiliation décrite dans la pièce : s’il est resté coiffeur pour dames, il n’a plus jamais incarné Hosanna. Un jeune journaliste du magazine Fugues vient le rencontrer, car il enquête sur la vie nocturne dans les années 1970. Comme dans le conte oriental suggéré par le titre du roman, l’entrevue d’une heure va se transformer en une semaine d’échanges et de dévoilement des deux protagonistes.

Le metteur en scène Maxime Robin, qui signe aussi l’adaptation du texte, propose un habile tissage narratif entre la pièce de théâtre et le roman, tout en se permettant des développements autour de certains personnages emblématiques, empruntés à d’autres textes de Tremblay ou à l’histoire même des nuits de Montréal. Et le tout fonctionne admirablement bien, avec ce qu’il faut de paillettes, d’humour et d’ironie pour doucement approcher les blessures encore vives.

Le roman évoque cet écart de 50 années en soulignant les évolutions sociétales, Robin les amplifie en pointant combien la question du genre traverse les deux œuvres, ce qui occasionne de belles trouvailles, qu’il s’agisse de confier le rôle du journaliste à une comédienne (Carla Mezquita Honhon, qui déploie un éventail de rôles intéressants de projets en projets) ou plus largement de creuser la question identitaire au cœur même du couple que forment Hosanna et Cuirette (motard qui aligne tous les clichés de virilité, Gabriel Fournier impeccable, surtout dans l’évolution qu’il offre du personnage) dans la pièce originale. L’interprétation de Vincent Roy dessine un Hosanna tout en naïveté, qui gagne en profondeur au fur et à mesure du déroulement. La question du genre traverse tout le spectacle et permet en creux de souligner les changements survenus dans notre société, en plaçant souvent l’assistance dans le rôle du public des années 1960 ou 1970 lorsque, par exemple, le spectacle déborde dans la salle (comme pour la reconstitution de la venue de Guilda à la Place des Arts).

© Stéphane Bourgeois

Une joyeuse théâtralité

Quand on entre dans la salle, un pan de décor est visible sur le plateau, côté cour. C’est un morceau de façade de l’immeuble où vit Claude, que l’on voit assis sur la galerie. Yannick, le journaliste, arrive masqué (pandémie oblige) et va préférer lancer le premier entretien assis dans l’escalier extérieur. Les autres étages ne sont pas visibles entièrement comme pour mieux suggérer que, si l’on est au théâtre, on ne va pas chercher le réalisme absolu. Cela est encore plus manifeste à l’ouverture du rideau, alors que l’on plonge dans les souvenirs d’enfance de Claude, son arrivée à Montréal et la découverte du cabaret qui marque « l’entrée dans [sa] vraie vie ».

Une dizaine de tournettes ou scènes circulaires de tailles différentes occupe le plateau : on est à la fois dans l’appartement d’Hosanna (un lit, une fenêtre et l’enseigne lumineuse clignotante de la pharmacie d’à côté), dans un cabaret, dans un grand magasin, etc. Toutes les évocations sont possibles et quelques accessoires permettent de suggérer un nouveau lieu. La scène est bordée par un immense mur de projecteurs qui régulièrement vont éblouir le public et faire disparaître les protagonistes dans la lumière aveuglante, tout en assumant l’artifice. Comme lorsque tout le plateau s’éclaire lors d’une fausse panne de courant, qui interrompt le numéro burlesque de Sandra (magnifique Jonathan Gagnon), émergeant d’une immense coupe à champagne.

Pour incarner Claude, Robin a choisi Luc Provost, créateur et interprète depuis 35 ans de Mado Lamotte, l’une des héritières d’Hosanna ou de la Duchesse de Langeais (Jacques Leblanc retrouve d’ailleurs avec bonheur le rôle qu’il a incarné sur cette même scène il y a quatre ans). Autant dire que le réel vient prolonger la fiction, et Provost révèle une vulnérabilité aussi touchante qu’inattendue.

Si le rythme ne semblait pas encore toujours trouvé le soir de la première, accentuant le côté systématique de certaines bascules narratives, l’ensemble de la représentation est bien mené, offrant aux interprètes des passages truculents (nombreuses scènes de cabaret aux chansons bien tournées ou celle d’une manifestation devant la « place des autres », avec des costumes recto-verso pour évoquer les anti ou les pro-Guilda). De beaux choix de mise en scène stylisent les reconstitutions pour aller à l’essentiel et permettent de passer en un instant de la joie mêlée d’émerveillement à l’amertume. Sans cesse on revient à la chambre d’Hosanna, où, à la suite de la soirée d’humiliation, les blessures sont mises à nu. Après s’être entraperçus dans des croisements furtifs, comme autant de rêverie de son devenir ou relecture de son passé, les trois interprètes de Claude, enfant, jeune adulte et vieil homme, se retrouvent autour d’un micro et chantent « je voudrais mourir sur scène » dans le tableau final. Le plus jeune poursuit seul dans une fragilité poignante.

© Stéphane Bourgeois

Hosanna ou la Shéhérazade des pauvres

Texte : Michel Tremblay. Mise en scène et adaptation : Maxime Robin. Assistance à la mise en scène : Elizabeth Cordeau Rancourt. Dramaturgie : Sasha Dion. Scénographie : Ariane Sauvé. Accessoires : Guylaine Petitclerc. Costumes : Erica Schmitz. Éclairage : Keven Dubois. Musique : Frédéric Brunet. Maquillage : Vanessa Cadrin. Avec Gabriel Fournier, Jonathan Gagnon, Valérie Laroche, Jacques Leblanc, Carla Mezquita Honhon, Luc Provost, Vincent Roy, Philomène Robitaille ou Joseph Asselin (en alternance). Une production du Trident présentée au Trident du 12 septembre au 7 octobre 2023.

Ludovic Fouquet

À propos de

Metteur en scène, comédien et théoricien du théâtre, il collabore à JEU depuis 1997. Il dirige des ateliers de vidéoscénique dans des universités et des écoles d’art ou de cirque, en France comme au Québec.