Critiques

Les prémonitions de Mikaël Morneau : Boule de cristal

© Maryse Boyce

La Licorne prouve à nouveau la pertinence de ses 5 à 7 présentant de courtes formes théâtrales à un public ravi de se retrouver à quelques centimètres des interprètes. Avec Les prémonitions de Mikaël Morneau, Clara Prévost démontre l’étendue de ton talent — elle qui est aussi autrice et comédienne — avec de cette première mise en scène où elle dirige avec doigté Olivier Barrette (un Mikaël renversant), Rose-Anne Déry (Éliane) et Victoria Diamond (la politicienne) dans un texte de l’Écossaise Frances Poet, traduit et adapté au contexte québécois avec acuité par Marc-André Thibault.

Mikaël est un angoissé quelque peu névrotique qui n’est pas sorti de chez lui depuis le début de la pandémie. Pas nécessairement à cause de la peur du virus, mais bien parce qu’il a des visions cauchemardesques sur ce qui attend l’humanité plus tôt que tard : un empoisonnement fatal à très grande échelle. Il réussit à attirer chez lui son « autrefois » bonne amie Éliane, qui lui en veut d’être disparu de sa vie au moment où elle était marquée par un drame personnel. Mikaël souhaite la convaincre d’alerter une collègue de la petite école, désormais députée provinciale, qui pourrait faire bouger le gouvernement afin d’éviter la catastrophe « annoncée ».

Le texte se promène allègrement entre mystère, notions complotistes et raccourcis politiques, usant d’humour cinglant et de préoccupations écologiques légitimes. Les répliques fusent et percutent entre les deux personnages pincipaux d’un bout à l’autre de la salle. Ces échanges fort bien menés sont interrompus vers la fin par l’apparition tardive, mais savoureuse, de l’amie d’Éliane devenue politicienne (Victoria Diamond).

Sans dévoiler de punch, il nous a semblé que la finale du spectacle survenait dans le récit de façon quelque peu abrupte d’un point de la psychologie des personnages. D’abord très froids l’un envers l’autre, Mikaël et Éliane se transforment de façon incroyablement soudaine, alors que leur problématique de-vieux-amis-probablement-amoureux-depuis-toujours avait été longuement élaborée et soutenue durant la majeure partie de la pièce.

Cette légère entorse narrative n’enlève rien au rythme effréné d’une représentation qui nous tient sur le bout de notre siège pendant 70 minutes, alors que la version originale The Prognostications of Mikey Noyce n’en durait que 50, en nous proposant une réflexion pertinente sur notre société qui serait entrée, semble-t-il, dans une ère de post-vérité où les pouvoirs politiques ferment les yeux sur des urgences criantes et le bien commun en se contentant de favoriser leur popularité en vue de la prochaine élection.

© Maryse Boyce

Les prémonitions de Mikaël Morneau

Texte : Frances Poet. Traduction : Marc-André Thibault. Mise en scène : Clara Prévost. Décor et costumes : Maude Janvier. Éclairages : Chantal Labonté. Musique : Étienne Thibeault. Avec Olivier Barrette, Rose-Anne Déry et Victoria Diamond. Une production du Théâtre Bistouri en codiffusion avec La Manufacture présentée dans la salle de répétition de la Licorne du 17 octobre au 9 novembre 2023.

Mario Cloutier

À propos de

Journaliste depuis 30 ans, Mario Cloutier est spécialisé en arts et culture après avoir été chef de division aux arts (La Presse), correspondant parlementaire (La Presse, Le Devoir) et rédacteur de nouvelles à la radio (Radio-Canada). Membre du comité de rédaction puis rédacteur en chef de JEU, il siège aussi aux conseils d’administration de l’Association des journalistes indépendants du Québec et de la revue Séquences. Dans les arts vivants, c’est la poésie qui le passionne, celle que l’on retrouve dans des créations originales, sortant des sentiers battus.