Entrevues

Cinq questions à Martin Desgagné, metteur en scène et comédien

© Joël Nawej Karl Itaj

Après un hiatus de dix ans, Les Contes urbains reprennent l’affiche avec les textes du fondateur de cette institution montréalaise, Yvan Bienvenue, et la mise en scène de Martin Desgagné. Nouveau lieu aussi, le La Tulipe, pour raconter, en formule cabaret, ces histoires toujours d’actualité et empreintes d’humanisme.

Quelle belle idée de ramener Les Contes urbains. Était-ce du domaine de l’évidence pour vous que le projet allait revenir ?

Nous savions que, même après 20 éditions des Contes urbains, le concept n’avait pas perdu de sa pertinence. Mais c’est un contexte assez particulier qui nous y a tout naturellement ramenés après cinq ans de Foirées montréalaises. Tout juste après la fin de notre partenariat avec La Licorne, une pandémie s’est pointé le bout du nez. S’en est suivi une congestion de projets sur le bureau des directions artistiques des théâtres qui, en plus de vouloir produire les projets qui étaient déjà dans leurs cartons, ont voulu reporter le plus de productions possible, qui n’avaient pu rejoindre leur public à cause des mesures sanitaires. Le tout révélant au grand jour le peu de salles disponible dans notre métropole versus la foisonnante créativité de ses artistes. Ces circonstances nous ont donc amenés à chercher une ouverture en dehors des sentiers battus. Et c’est ainsi que nous avons découvert la possibilité d’habiter pour cinq représentations seulement la scène de La Tulipe ! Et après avoir été ébranlé par des circonstances si exceptionnelles, quoi de mieux que de revenir aux sources, comme Les Contes urbains eux-mêmes ont toujours fait figure de retour aux sources du théâtre (un∙e auteur∙trice, un∙e acteur∙trice et une bonne histoire) et à son extraordinaire pouvoir d’évocation !

Cette fois, Yvan a écrit seul les textes, sinon est-ce que la formule du spectacle reste la même ? 

Pour ce grand retour des Contes urbains, nous avons effectivement sélectionné les textes à partir des meilleurs de son auteur-fondateur : Yvan Bienvenue. Ceux-ci sont revisités par une nouvelle équipe de création composée de nouveaux interprètes et un nouveau metteur en conte. Car si au fil du temps, j’ai monté toutes les éditions de Foirée montréalaise et deux des Contes urbains, c’est la première fois que j’ai à m’attaquer aux textes que nous avons choisis. Tous ceux qui ont déjà eu la chance d’assister à une soirée de Contes urbains seront heureux de retrouver la formule qui a créé tant d’habitués au fil des années et une toute nouvelle génération de spectateurs sera à même de découvrir la force et l’humour corrosif des textes d’un de nos meilleurs auteurs, dans l’ambiance décontractée d’une salle disposée en formule cabaret où il est possible de siroter un verre.

La matière ne manque pas depuis dix ans, mais qu’est-ce que raconte ce revival ? 

Au creux de ces histoires toujours aussi actuelles et décapantes, on retrouve évidemment le riche éventail des thèmes chers à Yvan, comme la dénonciation des injustices, de la censure, de l’égoïsme et la mise en valeur des laissés-pour-contre, par une société qui n’en a que pour le glamour et la « réussite ». Dans son univers toujours aussi surprenant, la tragédie n’est pas réservée aux Rois et aux Reines, elle éprouve tout un chacun, la secrétaire d’un bureau, le client d’un bar du quartier, notre voisin, notre mère, nous. Humaniste jusqu’au plus profond de son être, Yvan Bienvenue a cette façon à la fois crue et imagée d’interpeler le spectateur pour en faire ressortir le meilleur.

Qu’en est-il des comédien∙nes de cette nouvelle édition ?

C’est une distribution comptant sur des parcours très variés qui est réunie. La soirée commence avec Laurent Pitre, issu de la communauté des acteurs anglophones de Montréal, qui se fait du gros fun à dire les mots crus de Bienvenue dans Gravy Metal. Il a eu la chance de faire ses preuves à plusieurs reprises, entre autres lors de différentes éditions des Urban Tales au théâtre Centaur. Notre rapprochement avec la version anglaise des Contes urbains se voit d’ailleurs fortifié par la présence d’Harry Standjofski, acteur et metteur en scène de plusieurs éditions, dont ce sont les talents extraordinaires de musicien qui seront mis en valeur. C’est lui qui crée les liens musicaux entre les contes, parfois sur des airs de temps des fêtes distorsionnés. Rendue célèbre grâce à sa désarmante interprétation dans Mourir-à-tu-tête, Julie Vincent met à profit toutes ses années d’exploration du conte à la Casa de Letras de Buenos Aires pour nous offrir une interprétation très personnelle de Sano Mado. L’ultra sympathique et talentueux Normand Carrière, qui joue aussi ces jours-ci dans la comédie musicale Le Bodyguard au Théâtre St-Denis, est hilarant dans Madame Butterfly. Ensuite, Dominique Laniel, surtout connue à la télévision dans des séries comme Ruptures et Mémoires vives, est complètement bouleversante en nous contant l’histoire tragique de Last cul. Heureusement, l’entracte nous permet de souffler un peu avant de repartir sur les chapeaux de roues avec l’énergie électrisante d’Alexandre Fortin, qu’on a pu voir jouer quelque fois, toujours avec une grande justesse sur les planches de la Licorne, et qui nous en fait vivre de toutes les couleurs dans Plein l’cul. S’en suit, Anna Beaupré Moulounda, qui a l’humour et le conte dans le sang ! Suivant d’une certaine manière les traces de son père, le conteur Rouynorandien d’adoption Clotaire Moulounda, la comédienne connue des jeunes grâce à l’émission 14 millions de choses à savoir, nous fait vivre une histoire d’amour gérontologique Tancrède et Rosaline, dans laquelle on a espoir de faire gicler du « jus de cul jusqu’au ciel » ! Et la soirée se termine avec l’étonnante prestation d’André Morissette, surtout connu dans le milieu théâtral comme directeur de l’accueil et de la billetterie du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, qui ne laisse aucun doute sur son grand talent de comédien, dont la formation en théâtre au cégep de Saint-Hyacinthe n’est pas connue de tous. C’est avec une simplicité déconcertante et le cœur assez grand pour y faire entrer tout le public qu’il nous livre L’ange exterminateur.

Autre salle aussi, le La Tulipe, haut lieu des variétés auparavant. Est-ce que vous songez déjà à une suite, Foirées, Contes, etc., là ou ailleurs ?

La Tulipe est une salle parfaite pour les Contes urbains. Elle porte dans son ADN le sens du contact direct avec les gens dans la salle. Même au temps du Théâtre des Variétés, le 4e mur était presque absent, tant le public se sentait faire partie du spectacle. C’est aussi un lieu connu pour accueillir une grande « variété » de spectacles et de spectateurs et spectatrices, où tout le monde se sent le bienvenu. Aucun snobisme, seulement la sensation de partager ensemble notre condition humaine. C’est ce qui nous attend encore une fois avec Les Contes urbains. Il est encore tôt pour parler de la suite, mais si le public nous suit encore cette année, comme il le fait depuis plus de 25 ans, les possibilités d’avenir sont infinies !

Les Contes urbains sont présentés au La Tulipe du 5 au 9 décembre 2023.