Entrevues

Cinq questions à Antonia Leney-Granger

© Julie Artacho

Depuis 2015, le Théâtre du Renard d’Antonia Leney-Granger favorise une démarche hybride où les objets s’aventurent dans des thématiques peu explorées sur nos scènes. La rébellion du minuscule aborde la grande question scientifique de l’heure, la physique quantique.

Les cocréateurs du Théâtre de La Pire Espèce, que vous connaissez bien, diraient que le théâtre d’objets permet de tout faire, est-ce aussi votre perspective ?

Selon moi, tous les langages artistiques peuvent tout dire, tout faire, tout évoquer ! C’est la force de l’art, cette liberté de s’attaquer à tous les sujets et de les mettre en récit. Ce que j’aime particulièrement du théâtre d’objets, c’est la possibilité de créer de la magie à partir de moyens très simples. Les images sont créées devant le public, les fils sont apparents, et pourtant on se laisse tout de même prendre au jeu. Pour moi, c’est le cœur du théâtre : jouer ensemble. Ce dialogue entre texte et image permet des chocs poétiques, un humour décalé, et aide à rendre tangibles des idées qui nous dépassent, comme celles que j’explore dans mes projets.

© Mélanie Whissell

Quelle est la part de recherche dans votre pratique en comparaison avec la création comme telle ?

La part de recherche est énorme ! Pour La rébellion du minuscule, nous avons consacré plus de quatre ans à la recherche et à l’exploration avant de démarrer la production. En théâtre d’objets, les allers-retours entre l’écriture et la salle de répétition sont fréquents. On explore en jouant avec la matière en salle, puis on écrit sur les images qui émergent. Ensuite, on tente de les combiner et d’autres idées, d’autres images se développent. Ce processus d’échange constant entre le texte et le visuel est pour moi la richesse de cette forme théâtrale. Pour le Théâtre du Renard, s’ajoute un défi supplémentaire : celui de rendre accessible des idées complexes par le théâtre d’objets. Il faut non seulement créer une œuvre scénique riche, mais aussi s’assurer que les images choisies aident le public à cerner le sujet abordé. Cela implique beaucoup de recherches et de lectures sur les thématiques du spectacle pour s’assurer de bien les comprendre soi-même, et au moins autant de temps consacré à la recherche de l’univers visuel et scénique du spectacle. Avec La rébellion du minuscule, nous invitions souvent quelques alliés du Théâtre Aux Écuries et du Théâtre de la Pire Espèce à voir de courtes scènes pour réfléchir avec nous sur ce qu’ils en retenaient. Ces échanges fréquents sont essentiels pour vérifier quelles pistes visuelles et dramaturgiques sont les plus intéressantes et efficaces pour transmettre nos idées à un grand public.

La physique quantique est difficile à expliquer même pour certains scientifiques, comment l’avez-vous abordée en termes de dramaturgie ?

Mon premier spectacle solo, Une brève histoire du temps (Stephen Hawking) s’inspirait du livre du même nom et lui empruntait une grande part de sa structure. Pour La rébellion du minuscule, le défi fut bien plus grand, car les idées abordées sont tirées de dizaines de lectures différentes. La structure dramatique a d’abord émergé à partir d’une inspirante coïncidence historique : la physique quantique est née au début du 20e siècle, environ au même moment qu’un nouveau courant artistique, l’art abstrait. Deux courants qui nous invitent à remettre en question notre expérience quotidienne de la réalité, deux visions du monde à la fois inspirantes et vertigineuses, voient le jour en même temps. En tant qu’artistes fascinées par la science, nous y avons vu le fil rouge que nous cherchions pour le spectacle. Ainsi, l’idée d’une exposition d’art visuel est apparue. Le spectacle s’est construit par tableaux, comme une visite guidée dans un musée. La plupart des tableaux sont indépendants les uns des autres : on peut comprendre le reste du spectacle même si l’idée explorée dans une scène en particulier demeure floue pour nous. Nous voulions que tous puissent plonger dans le monde quantique avec nous, tout en sachant que certaines théories que nous explorons sont plus abstraites ou contrintuitives : la succession des tableaux permet de faire table rase à chaque fois, afin d’offrir de multiples portes d’entrée vers les mystères du monde du minuscule.

Il y a une part « d’invisible » entourant ces théories puisque cela se passe dans l’infiniment petit. Quels défis cela représente quand on travaille dans le très concret comme vous le faites ?

Ce fut la grande question qui a guidé notre recherche : comment aborder sur scène ce qui, par définition, se dérobe à nous ? L’idée que le hasard absolu existe, que notre regard change la nature des choses, ou que de multiples copies de moi existent dans des univers parallèles : les idées quantiques sont à la fois complètement déstabilisantes et étrangement magnifiques. Comme les plus puissantes œuvres d’art !

Pour construire le spectacle, nous avons cherché des images qui créent un vertige esthétique, qui fait écho au vertige de la découverte scientifique. Celle qui transforme pour toujours notre regard sur le monde. Le public du spectacle est invité à explorer rationnellement les idées quantiques, mais aussi à les ressentir de manière poétique. La matière que nous avons choisie est un univers de cadres de plastique, de cubes de couleur, de panneaux d’acrylique : des formes géométriques simples qui évoquent les particules élémentaires, et se combinent en compositions de plus en plus complexes au fil du spectacle. La physique quantique a redéfini la nature de la matière, mais aussi celle de la lumière. Nous avons travaillé avec notre conceptrice d’éclairage Mélanie Whissell tout au long de la recherche en salle de répétition, et l’avons invitée à jouer sur scène avec nous. Ses manipulations de lumière créent des jeux de projection, de déformation, de réflexion, construits en direct devant le public. Pour nous, ces images évanescentes sont peut-être la meilleure manière d’évoquer des idées tout aussi insaisissables.

© Mélanie Whissell

Votre compagnie aura 10 ans l’an prochain. Quand vous consultez votre boule de cristal « scientifique », comment voyez-vous l’avenir ?

Les premières années du Théâtre du Renard ont été consacrées à la physique, avec trois spectacles (Une brève histoire du temps, 15 minutes de physique quantique, La rébellion du minuscule). Avec la pause pandémique, un nouveau projet a émergé, inspiré par mes explorations de la nature de proximité : le balado Enracinés — Récits de nature. Je souhaite me consacrer à des projets liés à l’écologie. J’aimerais créer des œuvres qui donnent à voir la beauté du vivant, qui nous réapprennent à aimer notre corps animal, qui ensauvagent notre quotidien. On ne protège que ce qu’on aime et on n’aime que ce qu’on connaît. Je souhaite contribuer par mes créations à faire voir la complexité du monde, à attiser notre curiosité envers ces relations tissées depuis des millions d’années qui nous permettent d’exister. En espérant qu’ainsi, on en prenne mieux soin.

La rébellion du minuscule est présentée au Théâtre aux Écuries du 18 au 27 janvier 2024.