Critiques

Fils manqués ? : Mourir de rire

© Patrice Lamoureux

Le spectacle Fils manqués ? imaginé et mis en scène par Jean-François Nadeau, présenté en ce moment à La Petite Licorne, nous fait entrer dans l’univers du clown par une porte inusitée : celle de la filiation. En effet, les deux interprètes de la pièce, qui en plus d’avoir eu, chacun de leur côté, d’augustes carrières internationales, dont entre autres au sein du Cirque du Soleil, ont un second point en commun : celui d’être orphelins de père. Sans tomber dans l’analyse psychologique à laquelle on pourrait s’attendre avec le titre de son nouvel opus qui emprunte en partie celui du livre Père manquant, fils manqué de Guy Corneau, Nadeau nous offre ici une riche partition, en constant équilibre entre rire et réflexion.

Dès l’entrée en salle, l’austère décor efface sans nul doute toute référence à l’univers des falbalas du cirque. Un lit superposé, une petite table, un tabouret et deux casiers en fer blanc élimé, ainsi qu’un bol de toilette à l’émail douteux constituent l’essentiel du mobilier scénique au cœur duquel les deux protagonistes vont illustrer, avec une folle inventivité, leurs états d’âme. Vêtu de tristes haillons, aux rayures ton sur ton, entre le pyjama et l’uniforme du détenu, le duo n’a de bouffon que le sempiternel et convenu appendice nasal rouge. Toutefois, tel un pied de nez à la tradition circassienne, à tour de rôle, chacun s’en libère, non sans douleur, pour se livrer à une mise à nue étonnante.

© Patrice Lamoureux

Les couleurs de l’imaginaire

Dans une succession de tableaux aussi improbables les uns que les autres, les acteurs miment et jouent leur cheminement artistique marqué par la relation bancale, quasi inexistante avec leur père. L’un apprend la mort imminente du paternel et se rend in extremis à son chevet à Munich en Allemagne alors que l’autre reçoit la visite impromptue du sien, dans sa loge, à l’issue d’une performance clownesque complètement délirante.

Grâce à des bouts de tissus, quelques accessoires monochromes détournés de leur fonction initiale (une barre de puissance devient un stéthoscope alors qu’un petit ventilateur fait figure de prix lors d’un gala artistique) et l’utilisation inopinée des éléments du décor, on passe d’un lieu et d’une situation à l’autre, à la vitesse de l’éclair.

Se donnant réciproquement la réplique, chacun interprétant le père de l’autre ainsi qu’une kyrielle de personnages secondaires (incluant de spectaculaires animaux) inhérents à son propre parcours, René Bazinet et David-Alexandre Després sont d’une ineffable efficacité. Leur gestuelle précise, leur fluidité à se métamorphoser physiquement, leurs redoutables mimiques et leur aisance à changer de langues et d’accents donnent au double récit une force et une pertinence inattendues. On s’émeut au détour d’un éclat de rire, on s’esclaffe au bord des larmes.

Cette proposition théâtrale de peu de moyens, frayant avec l’absurde, a dans le nez un soupçon de Sol et Gobelet ainsi qu’une bonne dose de Beckett. Des ingrédients qui donnent un ton et une couleur uniques à la réflexion sur l’absence du père. De toute évidence, en cette soirée de première médiatique, les pairs, eux, étaient conquis…   

© Patrice Lamoureux

Fils manqués ?

Texte et mise en scène : J-F Nadeau. Assistance à la mise en scène : Amélie-Claude Riopel. Traduction : Brett Watson. Décor et accessoires : Clélia Brissaud. Costumes : Linda Brunelle. Éclairages : Mathieu Roy. Musique : Yves Morin. Avec : René Bazinet, David-Alexandre Després et la voix d’Hubert Fielden. Une production de La Tourbière en codiffusion avec La Manufacture présentée à La Petite Licorne jusqu’au 19 avril 2024.

Dominique Denis

À propos de

Anthropologue de formation et comédien, il enseigne le français, l’histoire et l’art dramatique, tout en donnant régulièrement des conférences sur l’histoire du théâtre québécois.