Critiques

Hamlet, Prince du Danemark : La passation de la force

© Stéphane Bourgeois

En mettant le cap sur Toronto pour dévoiler en première mondiale Hamlet, Prince du Danemark, Robert Lepage et Guillaume Côté ont joué la carte du faste, du glam et de la générosité absolue. Cette variation sans paroles, avec surtitres et tout en mouvement de ce que Lepage décrit dans le programme de soirée comme « la plus longue et la plus profonde des pièces du répertoire shakespearien », a été présenté sous forme d’ébauche en juillet 2023, lors du Festival des arts de Saint-Sauveur.

Jeudi soir, nous retrouvions donc Côté dans la peau d’Hamlet, et ses acolytes Carleen Zouboules (Ophelia), Greta Hodgkinson (Gertrude), Robert Glumbek (Claudius) et autres Laertes, Polonius et Horatio entre les murs de marbre et de dorures du théâtre Elgin, à Toronto. Pas d’économie de bout de chandelle au programme; plutôt un soir de première électrique, au chic suranné.

La candeur du chapiteau était désormais substituée par une forte touche de sensualité et une émotion décuplée. Les mois de peaufinage du spectacle ont mené à une mouture épurée de toutes longueurs, et allégée. Désormais resserrée en 100 minutes, la pièce a été amplifiée par un souffle nouveau et une cadence rapide, une esthétique aux accents de cuir un peu punk-rock de même que d’une intensification du jeu théâtral des danseurs et danseuses. À commencer par celui de Guillaume Côté, qui offre ici une performance envoûtante d’un artiste au sommet de son art.

© Stéphane Bourgeois

La quête du héros

Il est évidemment à la fois fascinant et très touchant de retrouver Guillaume Côté sur une scène majeure de la ville Reine, quelques mois à peine après l’annonce de sa retraite du Ballet national du Canada. Danseur étoile qui fait vibrer Toronto depuis des décennies, il est ici chéri du grand public. Le rôle d’Hamlet, qui feint la folie pour défendre son père assassiné en des circonstances douteuses, lui va comme un gant. Il manie l’épée, multiplie les prouesses physiques, exécute avec brio de fougueux pas de deux avec Ophelia (Zouboules) et sa mère Gertrude (Hodginkson).

Cette narration physique et condensée d’Hamlet est fortement teintée du charisme, du style et de la présence physique de Côté, qui offre à la pièce une dimension très charnelle, voire musculaire.

Certes, Robert Lepage et Guillaume Côté sont des artistes aux personnalités fort différentes, mais on retrouve néanmoins des traits communs à ces deux figures fortes des arts de la scène du Québec. Une quête d’absolu, un héros en perpétuelle réinvention et recherche de sens, une maîtrise de la scène et de ses possibilités. Cette rencontre artistique est teintée d’une passation de la force, entre ces deux créateurs qui ont en commun leur statut d’artiste sans frontière ni barrières culturelles.

© Stéphane Bourgeois

Système familial intérieur

Le spectacle défile à vive allure, offrant au spectateur des tableaux dessinés avec finesse, recherche et précision. Dans un parfait alliage avec les éclairages contrastés signés Simon Rossiter et la trame musicale tonique de John Gzowski, les chorégraphies désormais épurées distillent les grandes lignes de ce récit marqué par les liens familiaux troublés, les conflits, les beuveries, la vengeance, les amours qui virent mal…

Le rôle d’Ophélie est cette fois-ci mis de l’avant et développé dans son côté nymphe et hyperféminin grâce à la prodigieuse Carleen Zouboules. Interprète rapide et agile, sa performance s’allie avec une alchimie parfaite et avec la grâce virile de Côté. En revanche, la grande ballerine Greta Hodgkinson est exquise en Gertrude, la mère et amante déchirée.

Une scène où Zouboules est littéralement avalée par un vaste panneau de tissu bleu, qui domine le fond de la scène, est particulièrement porteuse de l’esprit de la collaboration Lepage-Côté, qui ne se prive d’aucune référence ni liberté artistique.

Moins pas de deux que spectacle choral, Hamlet permet aussi à une cohorte d’artistes aux origines tous azimuts — Willem Sadler alias Guildenstern vient du street dance, Natasha Poon Woo (Horatio) est formée en danse contemporaine — de diversifier le registre. On se retrouve alors dans une dimension intemporelle, peut-être même futuriste, où l’univers de Sarah Bernard rencontre le monde de Sir Laurence Olivier, grâce à la liberté de magicien que s’alloue Robert Lepage. D’ailleurs, le jeu d’acteur de ces danseurs de formation a été raffiné, complexifié, bénéficiant des regards et conseils de Lepage.

Et tout cela est réjouissant, sublime.

Cet Hamlet, Prince du Danemark apporte donc une nouvelle perspective à la contribution de Robert Lepage à cette recherche shakespearienne très fertile en possibilités. Pour Guillaume Côté, on sent ce moment comme un point tournant, une porte grande ouverte vers de nouvelles possibilités artistiques.

Un diamant brut. Une exploration formelle moins cérébrale que sensorielle. Un rare alliage de talents aussi compatibles que variés. Le fameux « être ou ne pas être… » aura rarement été aussi jubilatoire.

© Stéphane Bourgeois

Hamlet, Prince du Danemark

Mise en scène et design : Robert Lepage. Co-design et chorégraphie : Guillaume Côté. Basé sur l’œuvre de William Shakespeare. Direction à la création : Steve Blanchet. Éclairage : Simon Rossiter. Design des costumes : Michael Giandrancesco, Monika Onoszko. Interprètes : Guillaume Côté, Greta Hodgkinson, Robert Glumbek, Carleen Zouboules, Lukas Malkowski, Bernard Meney, Natasha Poon Woo, Connor Mitton, Willem Sadler. Une production d’Ex Machina, Côté Danse et Dvoretsky Productions, présentée au Elgin Theatre, à Toronto, jusqu’au 7 avril 2024.

Sylvie St-Jacques

À propos de

Journaliste depuis 25 ans, Sylvie St-Jacques a été chroniqueuse de théâtre à La Presse (2006-2012) et a écrit sur la vie culturelle d’ici et d’ailleurs dans plusieurs médias canadiens. Depuis 2018, elle poursuit des recherches doctorales en études du développement global à l’Université Queen’s en Ontario.