Le spectacle s’amorce par un concert. Les trois musicien·nes, dans un environnement vidéo porté par la voix éthérée de Marianne Poirier, installent l’ambiance. Avec Nina, l’auteur franco-roumain Matéi Visniec, rassemble les trois personnages principaux de La Mouette d’Anton Tchekhov. Quinze ans plus tard, alors que la Révolution russe éclate à Saint-Pétersbourg, Nina vient se réfugier auprès de Konstantin Treplev, qu’elle avait jadis abandonné pour partir avec Boris Trigorine, l’auteur à succès. Treplev, le jeune dramaturge en herbe, vit depuis ce temps seul dans l’immense demeure au bord du lac. Survivant détesté par sa mère, rejeté par Nina qui lui a préféré l’écrivain mature, il s’est inventé une vie d’ermite entouré des fantômes du passé.
Les personnages originaux ont continué de creuser le sillon de leur destinée. Nina est restée une comédienne médiocre, Treplev, un mauvais écrivain, Trigorine, un auteur que le succès a conduit à sa perte. Emprisonnés dans une tempête hivernale, menacés par la révolution qui gronde au loin, les trois amoureux en détresse doivent affronter leurs démons.
L’insaisissable Mary-Lee Picknell campe une Nina frustrée d’avoir perdu les quinze plus belles années de sa jeunesse. Elle bondit, vindicative et capricieuse, exige qu’on stoppe le temps, qu’on cache les miroirs et les photos, alors qu’elle tente de broyer son ex-amant Trigorine (superbe Jean-Sébastien Ouellette) par ses sarcasmes et son mépris. Celui-ci, cynique envers lui-même, appelle de tout son être le retour de sa jeune compagne, en vain. Le très crédible Marc-Antoine Marceau incarne un Treplev ténébreux, dont la vie s’est arrêtée quinze ans plus tôt, et qui n’est plus que l’ombre de lui-même dans cette maison saturée de revenants. À l’image de la mouette empaillée qui trône au salon, les personnages désemparés sont menottés par le constat de leurs échecs. Même les promesses de la révolution bolchévique ne parviennent pas à les extirper de leur univers figé dans le temps. Car comme soutient Trigorine « la seule révolution que l’humanité aurait dû faire, c’est de rendre les gens plus humains ».
Projet HLA 2.0
Le metteur en scène Guillaume Pepin reprend et pousse encore plus loin les stratégies déployées dans le terrifiant Projet HLA (2020). Ici, les environnements sonore et visuel entièrement produits et intégrés sur le plateau deviennent des personnages essentiels du drame. Les chansons dream pop, sur mur de bruit à la guitare, nous plongent dans une atmosphère chargée, parfois angoissante. Les vidéos de David C. Bouchard, dans leur effet de glitch et de flou, avec des images barbouillées qui empilent forêts, animaux sauvages, soldats tombant au combat dans l’anonymat, amplifient l’aspect spectral. Ces images parlent d’un univers dont la réalité nous échappe, mais qui habite notre esprit en permanence. C’est la trame de fond qui peut nous rendre ineptes et fous. La chanson sur la fin du monde souligne les temps durs de la révolution et de toutes les guerres, soient-elles d’Ukraine ou de Palestine.
Concert et environnement sonore du prolifique et savoureux Josué Beaucage, avec la belle découverte Marianne Poirier, alias L I L A, qui interprète ses trois compositions et Kerry Samuels à la guitare rythmique, murs visuels de Ricard, percées lumineuses et intégration vidéo orchestrées par Keven Dubois, sont parfaitement emboités pour estomper le voile entre les vivants et les morts. Et lorsque les deux rivaux Boris et Konstantin ouvrent la porte pour découvrir un soldat mort frigorifié sur le seuil, on sent le vent et l’air glacial se ruer dans la salle. Tout tient dans la précision d’horlogerie du dispositif scénique. Dans cet outre-monde se côtoient habilement les trois protagonistes en chair et en os et leurs esprits animés par les musicien·nes derrière eux. Tous les éléments, incluant la dépouillée, mais volubile scénographie de Dominique Giguère, laissent anticiper un dénouement tragique.
Et le clin d’œil final au Godot de Beckett rappelle comment nous sommes embourbé∙es dans le cul-de-sac de l’histoire. Malgré la fulgurance des éclairages, nous restons toujours dans le brouillard opaque d’où peuvent surgir tant de monstres.
Texte : Matéi Visniec. Mise en scène : Guillaume Pepin. Direction de production : Émilie Rioux. Assistance à la mise en scène : Nadia Girard Eddahia. Décor : Dominique Giguère. Éclairage, intégration vidéo : Keven Dubois. Costumes : Laurie Carrier. Vidéo : David B. Ricard. Avec Mary-Lee Picknell, Marc-Antoine Marceau, Jean-Sébastien Ouellette, Marianne Poirier (L I L A), Kerry Samuels, Josué Beaucage. Une coproduction de La Trâlée et Carte Blanche présentée au Théâtre Périscope jusqu’au 27 avril 2024.
Le spectacle s’amorce par un concert. Les trois musicien·nes, dans un environnement vidéo porté par la voix éthérée de Marianne Poirier, installent l’ambiance. Avec Nina, l’auteur franco-roumain Matéi Visniec, rassemble les trois personnages principaux de La Mouette d’Anton Tchekhov. Quinze ans plus tard, alors que la Révolution russe éclate à Saint-Pétersbourg, Nina vient se réfugier auprès de Konstantin Treplev, qu’elle avait jadis abandonné pour partir avec Boris Trigorine, l’auteur à succès. Treplev, le jeune dramaturge en herbe, vit depuis ce temps seul dans l’immense demeure au bord du lac. Survivant détesté par sa mère, rejeté par Nina qui lui a préféré l’écrivain mature, il s’est inventé une vie d’ermite entouré des fantômes du passé.
Les personnages originaux ont continué de creuser le sillon de leur destinée. Nina est restée une comédienne médiocre, Treplev, un mauvais écrivain, Trigorine, un auteur que le succès a conduit à sa perte. Emprisonnés dans une tempête hivernale, menacés par la révolution qui gronde au loin, les trois amoureux en détresse doivent affronter leurs démons.
L’insaisissable Mary-Lee Picknell campe une Nina frustrée d’avoir perdu les quinze plus belles années de sa jeunesse. Elle bondit, vindicative et capricieuse, exige qu’on stoppe le temps, qu’on cache les miroirs et les photos, alors qu’elle tente de broyer son ex-amant Trigorine (superbe Jean-Sébastien Ouellette) par ses sarcasmes et son mépris. Celui-ci, cynique envers lui-même, appelle de tout son être le retour de sa jeune compagne, en vain. Le très crédible Marc-Antoine Marceau incarne un Treplev ténébreux, dont la vie s’est arrêtée quinze ans plus tôt, et qui n’est plus que l’ombre de lui-même dans cette maison saturée de revenants. À l’image de la mouette empaillée qui trône au salon, les personnages désemparés sont menottés par le constat de leurs échecs. Même les promesses de la révolution bolchévique ne parviennent pas à les extirper de leur univers figé dans le temps. Car comme soutient Trigorine « la seule révolution que l’humanité aurait dû faire, c’est de rendre les gens plus humains ».
Projet HLA 2.0
Le metteur en scène Guillaume Pepin reprend et pousse encore plus loin les stratégies déployées dans le terrifiant Projet HLA (2020). Ici, les environnements sonore et visuel entièrement produits et intégrés sur le plateau deviennent des personnages essentiels du drame. Les chansons dream pop, sur mur de bruit à la guitare, nous plongent dans une atmosphère chargée, parfois angoissante. Les vidéos de David C. Bouchard, dans leur effet de glitch et de flou, avec des images barbouillées qui empilent forêts, animaux sauvages, soldats tombant au combat dans l’anonymat, amplifient l’aspect spectral. Ces images parlent d’un univers dont la réalité nous échappe, mais qui habite notre esprit en permanence. C’est la trame de fond qui peut nous rendre ineptes et fous. La chanson sur la fin du monde souligne les temps durs de la révolution et de toutes les guerres, soient-elles d’Ukraine ou de Palestine.
Concert et environnement sonore du prolifique et savoureux Josué Beaucage, avec la belle découverte Marianne Poirier, alias L I L A, qui interprète ses trois compositions et Kerry Samuels à la guitare rythmique, murs visuels de Ricard, percées lumineuses et intégration vidéo orchestrées par Keven Dubois, sont parfaitement emboités pour estomper le voile entre les vivants et les morts. Et lorsque les deux rivaux Boris et Konstantin ouvrent la porte pour découvrir un soldat mort frigorifié sur le seuil, on sent le vent et l’air glacial se ruer dans la salle. Tout tient dans la précision d’horlogerie du dispositif scénique. Dans cet outre-monde se côtoient habilement les trois protagonistes en chair et en os et leurs esprits animés par les musicien·nes derrière eux. Tous les éléments, incluant la dépouillée, mais volubile scénographie de Dominique Giguère, laissent anticiper un dénouement tragique.
Et le clin d’œil final au Godot de Beckett rappelle comment nous sommes embourbé∙es dans le cul-de-sac de l’histoire. Malgré la fulgurance des éclairages, nous restons toujours dans le brouillard opaque d’où peuvent surgir tant de monstres.
Nina ou De la fragilité des mouettes empaillées
Texte : Matéi Visniec. Mise en scène : Guillaume Pepin. Direction de production : Émilie Rioux. Assistance à la mise en scène : Nadia Girard Eddahia. Décor : Dominique Giguère. Éclairage, intégration vidéo : Keven Dubois. Costumes : Laurie Carrier. Vidéo : David B. Ricard. Avec Mary-Lee Picknell, Marc-Antoine Marceau, Jean-Sébastien Ouellette, Marianne Poirier (L I L A), Kerry Samuels, Josué Beaucage. Une coproduction de La Trâlée et Carte Blanche présentée au Théâtre Périscope jusqu’au 27 avril 2024.