Critiques

Royal : Sauvages en cravate

© Danny Taillon

Royal, création adaptée du deuxième roman de Jean-Phillipe Baril Guérard, vient de faire ses débuts au Théâtre Duceppe. Gagnant du Prix littéraire des collégiens en 2018, cette œuvre nous plonge dans l’anxiété de performance des étudiant·es en droit de l’Université de Montréal. Seul·es les meilleur·es arriveront au bout, et pour y parvenir, tout est permis.

Les lumières s’allument. Les étudiant·es sont là, tête haute, torse bombé, persuadé·es d’être les prochain·es grand·es avocat·es. Non pas pour sauver la veuve et l’orphelin, mais bien pour faire le plus de cash possible. Dès le départ de la pièce, on pose le contexte, on comprend rapidement les personnages et leur trajectoire commune : la course aux stages. Celle-ci sera un point déterminant de leur avenir. Et les notes seront bien évidemment le facteur décisif de cette opportunité d’une vie. On parle alors de rêve, mais on souligne aussi, dès le départ, les divers privilèges de tous et toutes ces jeunes aux parcours et aux profils quasi similaires. Et on s’en moque un peu. En effet, tout au long de la pièce, c’est bien le cynisme qui règne. On passe d’un rire, d’un moment léger et drôle, à un malaise profond, voire d’une certaine tension, car les sujets abordés y sont quand même lourds et difficiles.

De prime abord, Royal traite simplement du parcours d’étudiant·es lambda avec beaucoup d’ambition. Mais assez rapidement, on comprend que c’est l’anxiété, la dépression, le suicide, même, qui vont devenir les sujets importants de la création. Malgré cela, on tente, avec délicatesse, de ne pas tomber dans la gravité ou la moralité. On reste toujours dans le respect, mais avec quelques rictus pour mieux faire passer la pilule, pour mieux marquer les esprits aussi peut-être.

Ainsi, tout au long de la pièce, on suit les scènes, finalement quotidiennes et assez banales, que vivent les dix interprètes, à la fois camarades de classe et ennemis. Entre accolades, soirée d’initiation et coups bas, ils et elles ont un seul but : éviter à tout prix la médiocrité, et briller. Parmi le groupe, Arnaud sort du lot. Malgré un mauvais départ, il poursuit sa quête d’une vie pleine de richesse, mais à quel prix ? Personnage principal, il vit, et nous fait vivre des montagnes russes d’émotions et d’états d’âme. L’interprète en arrière, Vincent Paquette, manie d’ailleurs avec brio cette panoplie de ressentis. La distribution, formée de jeunes finissant·es des écoles de théâtre, est elle aussi à souligner. Dans une interprétation toujours juste, ils et elles incarnent à merveille leurs personnages et nous embarquent chacun et chacune dans leur univers et leur personnalité. En plus de leur jeu théâtral très maîtrisé, les comédien·nes assurent aussi du côté dansé de la pièce. Car bien plus que du théâtre, c’est une chorégraphie, mais aussi une recherche scénographique très élaborée qui nous est donnée à voir.

© Danny Taillon

Magnifier la symbolique

Bien qu’elle le fasse avec une certaine absurdité et de la moquerie, la pièce Royal traite de sujets sociétaux qui concernent une grande partie de la population, notamment l’anxiété de performance et la dépression. C’est donc toujours important de pouvoir sensibiliser, et toutes les manières sont bonnes pour toucher un maximum d’audience. Même l’absurdité et le sarcasme.

Pour ce faire, le texte joue évidemment un grand rôle, ainsi que les interactions entre les différents personnages. Mais le plus marquant reste finalement tout le reste, à savoir la grande recherche scénique. Les interprètes passent par divers états de corps, et dansent leur frustration, leur peine, leur surexcitation à performer. On les voit se transformer, et ce, toujours à l’unisson malgré le combat. Jusqu’à épuisement. La gestuelle, parfois maladroite, est simple, mais magnifie les situations. Le public observe et ressent alors les effets qui se produisent à travers les corps. Les mots ne sont finalement pas toujours utiles, quand c’est le corps lui-même qui s’exprime.

De plus, le rideau léger de métal, combiné à un astucieux éclairage, habille les émotions et nous plonge à l’intérieur même du personnage principal. Comme dans un écran de téléphone, on observe en gros plan son regard, sa sueur, son sourire d’homme dépassé et dément grâce à un beau travail de projections. À cela s’ajoute une musique, parfois peu présente, parfois englobante, mais toujours en accord avec ce qui se déroule sous nos yeux. À certains moments, à elle seule, elle nous fait sentir la tension qui règne. Les accessoires eux aussi contribuent à mettre une ambiance et à poursuivre le cynisme allant jusqu’à dorer et couronner les heureux vainqueurs de cette course, certes folle, mais un peu ridicule.

La combinaison des mouvements, des projections, des lumières et du rideau rythme avec cadence, et parfois dans la décadence volontaire, les péripéties émotionnelles que vivent ces jeunes élèves surmené·es. Ainsi, les performances des jeunes interprètes sont magnifiées par cette parfaite maîtrise scénique qui remplit de symboles et d’images les spectateurs et spectatrices.

© Danny Taillon

Royal

Texte et adaptation : Jean-Phillipe Baril Guérard. Mise en scène : Jean-Simon Traversy, Virginie Brunelle. Assistance à la mise en scène et régie : Marie-Hélène Dufort. Scénographie : Cédric Lord. Costumes : Oleksandra Lykova. Éclairages : Julie Basse. Musique : Nicolas Basque. Vidéo : Julien Blais. Conseil dramaturgique : Christian Fortin. Maquillage et coiffure : Julie Denoncourt-Bélanger. Avec Xavier Bergeron, Romy Bouchard, Florence Deschênes, Irdens Exantus, Parfaite Moussouanga, Vincent Paquette, Jérémie St-Cyr, Pierre-Alexis St-Georges, Valérie Tellos, Alice Winant. Une production de Duceppe présentée chez Duceppe jusqu’au 11 mai 2024.

Léa Villalba

À propos de

Étudiante à la maîtrise en danse à l’UQAM, Léa est diplômée en France dans plusieurs domaines : en science politique, en sociologie et en arts du spectacle.