Critiques

Cette colline n’est jamais vraiment silencieuse : Sisyphe au bord de la crise de nerfs

© Maxim Paré Fortin

Un projecteur, deux panneaux et un parterre de roches. Le dispositif du nouveau spectacle de la compagnie Création Dans la Chambre est simple, direct, frontal. Il place en son cœur la performance des quatre artistes : Étienne Lou, Amélie Dallaire, Elisabeth Smith et Papy Mbwiti. Ils et elles débiteront à tour de rôle un texte dense et frénétique, à la fois angoissant et hilarant, dans un état que l’on pourrait décrire comme la rencontre fortuite d’un rituel païen et d’une crise d’anxiété au milieu d’un éboulement.

La pièce exploratoire Cette colline n’est jamais vraiment silencieuse pourra satisfaire intensément ou rendre mal à l’aise l’assistance par l’originalité de la proposition et le rythme effrené de l’action. Elle continue les expérimentations initiées par l’auteur et metteur en scène Gabriel Charlebois Plante dans Le Cid en 2018. Les interprètes, considéré·es plutôt comme des cocréateurs et cocréatrices, jouent chacun·e le même rôle, celui d’un Sisyphe moderne, représenté par les cailloux sur lesquels ils et elles livrent leur texte en équilibre toujours précaire. En lieu et place de la lourde pierre que doit éternellement porter le héros jusqu’au sommet de la montagne, dans cette version contemporaine du mythe, il porte son fardeau dans son for intérieur.

Dans Cette colline…, le fils d’Éole catalyse les discours intérieurs obsédants, ceux qui se répètent de jour en jour sans que l’on ne puisse les faire taire. Prisonnière, sa pensée tourne en cercles concentriques, sans espoir de résolution. Il a peur de sortir, il a peur de ce qui se trouve derrière la porte, il a peur des autres, il a soif, il est éreinté, il veut rester dans sa chambre, il n’entrevoit aucune fin à son labeur… et le tout reprend de plus belle; dans la détresse, la colère, la défaite, l’obsession ou l’absurdité. En cela, la production est fidèle à la démarche de Création Dans la Chambre qui vise à explorer l’intime par des chemins surprenants.

© Maxim Paré Fortin

Pertinence du héros absurde

Il faut croire que cette figure de la mythologie permet un certain nombre de représentations contemporaines de l’angoisse postmoderne et de notre rapport au monde. Brigitte Haentjens, Catherine Gaudet et Francis Ducharme en faisaient un thème de leur spectacle déconstruit, Mains moites, à l’Agora de la danse en septembre 2023. En 2021, Victor Pilon en faisait le personnage central d’une performance monumentale d’un mois durant laquelle il pelletait 300 tonnes de sable au Stade olympique. Charlebois Plante, quant à lui, s’en est tenu à seulement quatre tonnes de roches à La Chapelle. Mais à l’instar de Pilon, son spectacle fera l’objet d’un film documentaire, réalisé par Sophie Bédard Marcotte.

Si la partition étoffée est impressionnante d’intensité, son actualité confronte le public à ses propres démons en lui servant un monologue auquel il est très facile de s’identifier. Les préoccupations exprimées par le texte sont quotidiennes, matérielles, partagées par tout le monde. En cela, l’œuvre vulgarise et réinvestit avec beaucoup de succès le mythe de Sisyphe, par le psychologique. Elle la rend accessible, sans toutefois lui ôter de sa complexité, et se fait le miroir de nos vies routinières et insensées. Le désespoir du recommencement est décrit dans toute son absurdité, sous toutes ses coutures, dans un éventail de tonalités allant du grotesque au tragique.

Ce résultat est obtenu surtout grâce à l’excellente performance des quatre comédien·nes qui n’y vont pas de main morte. Étienne Lou et Elisabeth Smith, particulièrement, évoluent dans cette étrange pièce avec une aisance et une conviction mémorables. Leurs gestes répétitifs, tantôt brutaux, tantôt amorphes, hésitants cependant, toujours en contrastes et en crescendos, en tics et en tocs, gardent l’assistance sur le qui-vive. Si l’on doit exprimer un bémol, il est vrai qu’il faut parfois se concentrer pour entendre les quelques mots enterrés par le bruit qu’effectuent les pierres déplacées par les pieds des artistes.

L’éclairage, qui, rappelons-le, ne tient qu’à un seul projecteur de poursuite, a un rôle, lui aussi. Il est l’interlocuteur du personnage qui le cherche, lui parle, s’en évade dans un jeu minutieux, bien mesuré, qui ne vient pas parasiter l’action. Au contraire, il partage et parcourt l’espace scénique avec les acteurs et les actrices, telle une présence surplombante, omniprésente – tel le regard d’un dieu-contremaître surveillant l’évolution d’un chantier sans date de livraison.

Espérons que cette expérimentation en inspirera d’autres tout aussi intéressantes, tout aussi fiévreuses et tout aussi pertinentes à Gabriel Charlebois Plante et à son équipe.

© Maxim Paré Fortin

Cette colline n’est jamais vraiment silencieuse

Texte et mise en scène : Gabriel Charlebois Plante. Dramaturgie : Félix-Antoine Boutin. Scénographie : Odile Gamache. Direction technique : Guillaume Lafontaine Moisan. Direction de production : Isabelle Paquette. Costumes : Luce Jobin. Éclairage : Julie Basse. Musique : Christophe Lamarche-Ledoux. Avec Étienne Lou, Amélie Dallaire, Elisabeth Smith et Papy Mbwiti. Une production de Création Dans la Chambre présentée à La Chapelle Scènes Contemporaines du 22 au 30 avril 2024.

Philippe Mangerel

À propos de

Membre du comité de rédaction de JEU depuis 2019 et vice-président de l’Association québécoise des critiques de théâtre depuis 2021, Philippe Mangerel est un artiste pluridisciplinaire dont les instruments privilégiés sont l’écriture et le corps, le théâtre et la danse. Intéressé par l’hybridité des formes, l’avant-garde et les questions touchant à l’identité, au pouvoir et à la sexualité, il adapte et met en scène Hamlet-machine de Müller (Paris, 2005), écrit et interprète L’Archange (Montréal, 2010) et danse pour différents projets.