Critiques

Vernon Subutex 2 et 3 : Dire la violence du monde

© Vivien Gaumand

Son adaptation du tome 1 ayant enthousiasmé le public et la critique en juin 2022, la metteuse en scène Angela Konrad revient enfin avec les tomes 2 et 3 de la trilogie romanesque de Virginie Despentes, Vernon Subutex (publiée entre 2015 et 2017). Un spectacle incandescent et visionnaire qui fera date — alors que les arts vivants connaissent une période difficile, que déplore l’équipe à la fin de la représentation, invitant le public à dénoncer avec elle le sous-financement du théâtre. Fresque sociale aux nombreux personnages et ramifications, où la violence grandissante du monde actuel n’est pas occultée – au contraire, puisque c’est elle qu’on dénonce –, cette œuvre dure, radicale, n’épargne pas les cœurs sensibles.

Grâce à l’exigence constante de sa vision et au talent renouvelé d’interprètes investi·es dont elle sait tirer le meilleur et le plus inattendu, la directrice de l’Usine C parvient à orchestrer une suite de tableaux souvent chaotiques convergeant vers une conclusion qu’on peut qualifier d’apocalyptique. L’autrice française Virginie Despentes ne fait pas dans la dentelle, son langage est cru, ses personnages, outranciers, pétris de contradictions, recèlent bien des défauts. Tous un peu fêlés, handicapés du cœur ou de l’esprit, souvent misogynes, lâches, envieux, parfois sans scrupules et carrément méchants, ils reflètent les facettes éclatées de la société française actuelle, pas si éloignée de la nôtre. L’adaptatrice n’a pas eu à québéciser la langue pour qu’on se sente concerné.

Si la partie 1, d’une durée de trois heures, qu’il faut avoir vue, présentait amplement les personnages et permettait de comprendre leurs interactions, les parties 2 et 3 reprennent là où on s’était arrêté. Vernon, ancien disquaire ruiné, après avoir sollicité chacune de ses anciennes connaissances pour le loger un moment, se retrouve à la rue et refuse désormais d’en sortir. Autour de lui, bien amoché par sa vie de dérive, tourbillonne le petit groupe disparate de marginaux s’étant entiché de cet être indolent et bienveillant, qui se muera bientôt en disc-jockey adulé. Pour qui n’aurait pas lu le livre, les péripéties se bousculent et on peut facilement perdre le fil. La confession sur vidéo du chanteur suicidé Alex Bleach, révélant le meurtre de l’ancienne actrice de porno Vodka Satana, ordonné par le producteur de films Dopalet, quoique nécessaire, s’étire un peu en longueur.

© Vivien Gaumand

Œil pour œil, dent pour dent

La suite met en scène la vengeance d’Aïcha, fille de la défunte, aidée par Céleste, tatoueuse et serveuse au bar Rosa-Bonheur, qui à son tour sera victime du puissant producteur, enlevée, battue, violée et pratiquement laissée pour morte. Ces scènes de plus en plus violentes, accompagnées de fortes musiques rock, concrétisent le message féministe et anti-néolibéralisme de Despentes. La perpétration des attentats terroristes de Charlie Hebdo et du Bataclan contribue à pourrir l’ambiance sociale, assombrissant encore davantage les êtres écorchés entourant Subutex, devenu une sorte de gourou dont les soirées de « convergences » attisent les visées mercantiles. L’œuvre se termine sur une note laissant peu d’espoir pour l’avenir de l’humanité.

Impossible de passer sous silence la force d’interprétation des cinq actrices et quatre acteurs que le parcours athlétique amène à incarner chacun·e trois, voire quatre personnages de composition — à l’exception de David Boutin, qui campe un Vernon Subutex complexe, halluciné, touchant de vérité et d’humanité. Les chevronné·es Violette Chauveau, Anne-Marie Cadieux, Dominique Quesnel, Samuël Côté, Philippe Cousineau et Paul Ahmarani ont toutes et tous des moments marquants de jeu poussé à l’extrême, mais les jeunes comédiennes Blanche-Alice Plante et Mounia Zahzam se démarquent également par leur aplomb.

Sans doute l’expérience spectatorielle sera-t-elle maximisée en assistant à l’intégrale (d’une durée de sept heures, incluant deux entractes), offerte les deux prochains samedis.

Vernon Subutex — parties 2 et 3

Texte : Virginie Despentes. Conception, adaptation, scénographie et mise en scène : Angela Konrad. Assistance à la mise en scène, dramaturgie et conseil musical : William Durbau. Décor et direction technique : Louis-Charles Lusignan. Direction de production et régie : Jacinthe Nepveu. Costumes : Marie-Audrey Jacques. Conception vidéo : Alexandre Desjardins, assisté de Charly Barrera et Alexandre Lévesque. Lumières : Cédric Delorme-Bouchard. Conception sonore : Simon Gauthier, assisté de Jules Potier. Accessoires : Chloé Depommier. Maquillages : Florence Cornet. Coiffures et perruques : Angelo Barsetti. Une coproduction de LA FABRIK et de l’Usine C, présentée à l’Usine C jusqu’au 18 mai 2024.

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste dans le domaine culturel depuis 40 ans, Raymond Bertin a collaboré à divers médias à titre de critique de livres et de théâtre (Voir, Lurelu, Collections) et a été rédacteur pour plusieurs institutions du milieu. Membre de l’équipe de rédaction de JEU depuis 2005, il en a assumé la rédaction en chef de 2017 à 2023 et a porté, au fil des ans, son intérêt sur toutes les formes de théâtre d’ici et d’ailleurs. Il œuvre également comme enseignant à la formation continue dans un collège montréalais.