Tribune

Olivier Arteau, lauréat du prix John-Hirsch, prend la parole

Le directeur artistique du Trident, Olivier Arteau, et la metteuse en scène, Sophie Gee, reçoivent le prestigieux Prix John Hirsch 2024 pour la mise en scène. À cette occasion, Olivier Arteau a écrit un message sur Facebook, incluant ses remerciements, que nous publions ici.

Ému, fébrile, extatique. Cette reconnaissance, je souhaite la partager avec tous les artistes qui ont accepté, dans les dernières années, de plonger dans mon univers, de l’enrichir et de le réinventer. Un metteur en scène n’est rien sans les innombrables têtes créatives qui l’entourent. Comme m’a dit récemment une créatrice que j’admire (Marie-Hélène Gendreau) : « on n’a rien d’autre que de l’instinct ». Merci à tous et toutes les interprètes, concepteurs et conceptrices, technicien·nes de façonner ces élans et à ces différentes directions artistiques d’y avoir cru, un jour. Un immense merci au Conseil des arts du Canada pour ce prix inespéré.

Je profite de cette vitrine pour vous faire part, à vous, mais aussi à notre gouvernement, de la fatigue généralisée derrière cette célébration momentanée.

Je vois, partout autour de moi, la chair vive de mes pairs. On est, pour la plupart, au bout du rouleau, à fleur de peau. On cherche le sens, mais surtout… la reconnaissance.

Je n’avais pas prévu passer mes semaines de printemps à chercher des blockbusters, je croyais qu’être la courroie artistique d’un théâtre c’était de convier l’indicible. Je suis souvent émotif, mais rarement désillusionné. Mais ces jours-ci, on parle de rentabilité plutôt que de propos, de rapports de vente plutôt que d’esthétiques, d’influenceur et influenceuses plutôt que de jeunes spectateurs et spectatrices et ça m’effraie, ça m’effrite.

Je ne dis pas que je ne souhaite pas la prospérité, au contraire, mais j’avais en tête, à mon arrivée à la direction artistique du Trident il y a deux ans, de devenir un créateur d’écosystèmes. Je fantasmais un théâtre de 500 places qui allait accueillir du théâtre postdramatique, de la performance, de la danse-théâtre, des cabarets, des spectacles punks, des tables de concertation, des fêtes interminables… Un lieu unique à Québec où l’on allait convier l’ensemble des arts vivants pour créer un immense jardin biodiversifié, un espace d’étonnement où l’on générerait de nouvelles formes de vie. Malheureusement, durant les derniers mois, frileux devant le poids des chiffres et le manque de soutien, on en est venu à chercher les droits de films hollywoodiens à adapter plutôt que de fouiller les imaginaires d’ici. Et ça, par peur de manquer de fonds pour nourrir les interprètes et les concepteurs et conceptrices de chez nous.

L’hécatombe ne s’arrête pas aux choix artistiques, à mon goût pour l’audace et mes fantasmes d’interdisciplinarité, non. Ce que le manque de financement, mais aussi d’idées novatrices, génère c’est une exacerbation de la compétitivité entre artistes qui cherchent désespérément (et tout simplement) à répondre à leurs besoins primaires. La solidarité suscitée par l’état de crise m’emballe, mais je crains qu’elle soit trop éphémère. Le soutien ne parviendra pas à réduire l’enflure, à calmer l’insécurité financière perpétuelle qui nous pousse, tout le milieu, à envier notre voisin plutôt qu’à célébrer sa prise de risque. Nous avons besoin de reconnaissance. Et pas seulement quand on parvient à susciter l’intérêt de la presse internationale. Mais bel et bien au quotidien, chez nous. On aimerait vous voir célébrer notre statut d’artiste plutôt que nos simples accomplissements.

Si l’on ne soutient pas l’art d’ici, ne vous surprenez pas de voir notre langue française s’effriter. S’il est crucial pour vous de préserver l’unicité de ces mots, il faut s’assurer de garder notre langue vivante, vibrante. Et c’est en soutenant notre relève, déterminée et hypercréative, que l’on pourra chérir la singularité de nos verbes et contaminer la nouvelle génération qui s’inspire de ce qu’il y a de plus éclatant. Et nous avons encore le pouvoir de mettre la lumière sur les artistes d’ici plutôt que sur nos voisins du sud.

Je crois fondamentalement que l’être humain cherchera continuellement des histoires pour se comprendre, des musiques pour s’émouvoir, des gestes pour mieux s’apprivoiser, mais si nos leaders ne sont pas assez fiers, présents et allumés, ne vous surprenez pas de voir les géants du web s’introduire comme des tanks dans nos vies. La nature a horreur du vide. Sachez que si on ne bâtit pas un écosystème complexe, si on se fie à la monoculture pour assouvir notre besoin de divertissement, il faudra sans aucun doute subir les ravages d’envahisseurs. Sans asclépiade, les monarques se meurent. Pardonnez-moi ces métaphores horticoles, ce sont les seules images qui me donnent un peu de répit.

Je terminerais en levant mon chapeau à tous les travailleurs et travailleuses culturel·les qui choisissent, tous les jours, de faire de la comptabilité, des communications et du service à la clientèle, dans un milieu extrêmement précaire et parfois insoutenable. Vous avez les compétences d’aller dans des milieux cent fois plus prospères, mais vous gardez le cap, par foi. C’est inespéré. Je ne sais comment vous remercier pour votre courage et votre aplomb. Vous nous permettez d’exister et vous aussi, vous méritez un peu de répit.

Idées en vrac pour un jardin plus prospère : des crédits d’impôt pour l’accès à la culture, un fonds culturel pour les nouveaux arrivants, un incitatif fiscal pour les philanthropes de haut niveau, [insérez en commentaires de nouvelles idées!]

Je tiens à remercier, une fois de plus, le Conseil des arts du Canada ainsi que le jury de rendre cette journée lumineuse. Et d’innombrables félicitations à Sophie Gee pour tes nombreux accomplissements artistiques!