Critiques

La Tendresse : Fendre l’armure

© Axelle de Russé

Après avoir questionné la constitution de l’identité féminine dans Désobéir (présenté au Carrefour en 2022), la metteure en scène française Julie Berès continue son exploration des identités autour de la question de la masculinité aujourd’hui. À travers les parcours de sept jeunes hommes, elle interroge les héritages et modèles permettant cette construction ou la déconstruction.

Dans La Tendresse, on retrouve son aisance à faire surgir des témoignages tissés à des réservoirs de textes, comme elle les nomme, proposés par un trio d’auteur et d’autrices qui l’accompagne sur ses créations depuis plusieurs années. Cela permet un propos large, multiple, une parole qui danse sur une ligne de crête et sur des rythmes intenses, portés par l’énergie communicative de ces hommes aux parcours et pratiques artistiques multiples entre théâtre et danse (break, classique). Depuis ses premières créations dans les années 2000, Berès a une manière bien à elle de créer des univers au réalisme magique, des environnements particuliers, qui ne sont pas juste des espaces pour un théâtre d’image, mais des environnements dans lesquels images, sons, mouvements offrent une base mouvante et puissante à une parole singulière.

© Axelle de Russé

Plongée dans la fabrication du masculin

Le dispositif scénique, entièrement noir, pourrait évoquer un lieu d’entraînement pour du Parkour, cette course libre en environnement urbain : une structure faite d’escaliers, de plateau surélevé, de rampes, d’éléments d’appui, qui sont autant de zones d’exploration et de prouesse, autour d’une double porte, qui ouvre parfois sur des vestiaires. Les interprètes arrivent par-là, tous groupés, nous dévisageant et la musique explose : le tube rap Bande organisée avec son refrain célèbre « Nique ta mère sur la cannebière, nique tes morts sur le vieux port ». Le ton est donné. Les garçons dansent dans la salle, sautent par-dessus les fauteuils et nous interpellent. Puis ils se rassemblent sur le plateau, s’interrogent, se moquent, s’énervent. À un moment de danse succède un témoignage, un questionnement, en général amorcé par le fait de faire signe à la régie pour couper la musique. Le spectacle est ainsi constitué de tableaux, parfois solo, comme autant de thèmes sur l’exploration de la masculinité, faite d’injonctions contradictoires autour de la violence, de la virilité, de rites d’endurcissement, mais aussi de remises en question.

Ces hommes explorent toute la gamme des revendications et ressentiments que l’on peut entendre aujourd’hui. Avec souvent de l’humour et de l’autodérision, mais aussi des propos qui se durcissent. C’est en ouvrant ainsi large l’exploration, en nous donnant accès à des zones de fragilité, de questionnement à l’œuvre, de ces hommes qui se demandent que faire de ces armures qu’on leur propose ou qui se heurtent à leurs propres limites et conception du monde, que Berès crée une empathie qui permet au public d’entendre des propos misogynes ou injurieux.

Quelques séquences se distinguent particulièrement. Dans le début, un texte épique se déploie alors que tous semblent tomber au combat, portant des accessoires de toute époque (armure, treillis, etc.), sur fond de fumée, de bruits de tirs et de musique dramatique : on comprend vite la référence au cinéma, avec de nombreux extraits de films en diverses langues, dits sur scène. On saisit surtout la création du héros viril que véhicule le cinéma. On retrouve là la manière puissante de Béres de créer des images scéniques. Plus tard, Tigran — plus conservateur — donne des gifles à tous, puis chacun va se jeter sur un des murs, comme pour mieux tester sa résistance à la douleur. En avant-scène, Alex se remémore toutes les injures reçues pour son homosexualité et combien le terme PD signifie « t’es pas un homme ». Il scande ce terme alors que les autres se jettent sur les murs.

Plus tard, Djamil se pose en désaccord avec le groupe masculin, non pas tant pour contester le genre — bien qu’il se déshabille pour se mettre en robe — que pour en refuser « l’histoire monstrueuse : tueurs, violeurs, esclavagistes… ». Il évoque alors son rêve d’un mur des viols, qui commémorerait, avec leur nom, toutes les femmes violées. Un mur qu’on serait obligé·e d’aller voir au moins une fois dans sa vie et qui serait agrandi chaque année avec le nom de toutes les victimes (il évoque le chiffre de 70 000 viols par an en France) et qui deviendrait gigantesque. Junior, star mondiale du breakdance, aux mouvements aussi aériens que puissants, constate que son fils commence à vouloir danser comme lui et teste le même regard dur. Il se demande si c’est une armure aussi lourde qu’il veut lui léguer et lui souhaite plutôt de garder toute sa vie cette tendresse qu’il essaie de lui transmettre. Un spectacle qui, depuis sa création en 2021, résonne fort avec notre monde, mais témoigne aussi de l’évolution même des jeunes générations.

© Loïc Léglise

La Tendresse

Texte : Kevin Keiss, Julie Berès et Lisa Guez, avec la collaboration d’Alice Zeniter. Mise en scène : Julie Berès. Chorégraphe : Jessica Noita. Scénographie : Goury. Éclairage : Kélig Le Bars assistée par Mathilde Domarle. Costumes : Caroline Tavernier et Marjolaine Mansot. Conception sonore : Colombine Jacquemon, assistée de Martin Leterme. Avec Bboy Junior, Natan Bouzy, Alexandre Liberati, Tigran Mekhitarian, Djamil Mohamed, Romain Scheiner, Mohamed Seddiki. Une production de la compagnie Les cambrioleurs présentée à la Bordée dans le cadre du Carrefour International de théâtre, du 2 au 4 juin 2024.

Ludovic Fouquet

À propos de

Metteur en scène, comédien et théoricien du théâtre, il collabore à JEU depuis 1997. Il dirige des ateliers de vidéoscénique dans des universités et des écoles d’art ou de cirque, en France comme au Québec.