Critiques

Trop humains : Humour sans filtre

© Frédérique Ménard-Aubin

La rentrée au Théâtre de Quat’Sous se fait sur une note festive avec Trop humains, qui met la lumière sur nos peurs et nos défauts, dans un univers scintillant où l’humour incisif est roi. Avec cette création, le dramaturge Étienne Lepage et la metteuse en scène Catherine Vidal, qui en est à sa première saison comme codirectrice artistique et générale, se donnent comme mission de divertir, tout en suscitant la réflexion sur l’état de notre monde.

À la genèse du spectacle, Trop humain, sans S, un atelier qu’Étienne Lepage a monté pour la Jeune troupe du Quat’Sous en 2021. Une sorte de collection de différents écrits pris çà et là, dont la moitié a su faire son chemin jusqu’à Trop humains. Quatre interprètes de l’atelier font d’ailleurs partie de la distribution de cette nouvelle mouture.

En ouverture, une version plutôt farfelue et décomplexée de Platon explique que notre société est formée de copies « butchées » d’humains, des versions brouillons de créatures qui évolueront dans un autre monde. Son discours donne le coup d’envoi à une série de saynètes mettant en vedette 10 comédien·nes vêtu·es de costumes de clowns, dans les rôles d’archétypes tout sauf politiquement corrects.

© Frédérique Ménard-Aubin

Le côté sombre de l’humanité

Dans ces monologues, les protagonistes disent tout haut ce que bien des gens pensent tout bas. Ils et elles s’expriment sans filtre et révèlent ainsi leurs mensonges, leur cupidité, leur hypocrisie, leurs tentatives de manipulation… Le texte d’Étienne Lepage recèle de petits bijoux qui provoquent l’hilarité. Toutefois, comme chez Molière, le comique ici n’est pas une fin en soi, mais plutôt un formidable outil pour dénoncer les tares de l’être humain.

Parmi les tableaux marquants de la pièce, un père impitoyable (Luc Bourgeois) qui explique à son fils l’importance de payer pour ce dont on a besoin. Il y a aussi une femme (Ève Pressault) dont l’admiration pour un.e artiste frôle le délire. Un homme (parfait Didier Lucien) prêt à sacrifier une énorme occasion d’affaires parce qu’il ne peut dissimuler son mépris pour son interlocuteur. Et l’irrésistible appel à la solidarité lancé par une femme (étonnante Mireille Métellus) à ses concitoyens « même pas reconnaissants de chier dans l’eau potable »; une envolée ponctuée de jurons québécois bien sentis.

L’ensemble de la distribution fait preuve d’une impeccable énergie pour incarner les différents personnages, dans cette création qui célèbre à la fois les répliques saisissantes et le jeu physique. Cependant, toutes les scènes ne touchent pas la cible avec la même efficacité. Certains numéros s’essoufflent et des idées au départ géniales auraient gagné à être davantage étayées.

La mise en scène de Catherine Vidal, simple et efficace, donne toute la place aux acteurs et actrices. En ponctuant la pièce d’interactions sympathiques entre les clowns, elle a su éviter une enfilade de monologues qui aurait pu devenir lassante. Les costumes, très réussis, sont un joyeux amalgame de paillettes, d’imprimés et de couleurs vitaminées. La bande sonore du spectacle est composée de mélodies circassiennes quelque peu distordues et le décor, de lourds rideaux satinés, des éléments qui rappellent les représentations d’antan sous le chapiteau. L’ensemble est réjouissant et ajoute au dynamisme de l’œuvre.

Le personnage du clown est fort bien choisi pour porter cette critique de notre société. En effet, cette figure rigolote ne s’avoue jamais vaincue et est capable d’insuffler une dose de rêve et de lumière même dans le plus sombre des univers.

Si cette création présentée au Quat’Sous se veut un défouloir collectif souvent jouissif, on ne peut nier qu’elle braque les projecteurs sur les plus grands travers de l’humanité, son individualisme, son indifférence, voire sa cruauté. Mais si on en croit les enjoués bouffons de Trop humains, il est encore possible de transcender la noirceur. Et cette version bâclée que nous sommes pourrait alors se peaufiner, pour offrir aux prochaines générations un monde plus sincère et, surtout, plus bienveillant.

© Frédérique Ménard-Aubin

Trop humains

Texte : Étienne Lepage. Mise en scène : Catherine Vidal. Interprétation : Stefanelle Auger, Luc Bourgeois, Félix Collard, Thomas Derasp-Verge, Chantal Dupuis, Renaud Lacelle-Bourdon, Didier Lucien, Mireille Métellus, Tiffany Montambault, Ève Pressault. Assistance à la mise en scène et régie : Ariane Brière. Conception de décor : Geneviève Lizotte, en collaboration avec l’artiste visuelle Marie-Claude Lepiez. Graphisme : Lucas Dubé-Cantin. Conception des costumes : Wendy Kim Pires. Conception des éclairages : Alexandre Pilon-Guay. Conception sonore : Francis Rossignol. Conception des maquillages et assistance aux costumes : Vivienne Angélique. Direction technique : Joanne Vézina. Direction de production : Gwenaëlle L’Heureux-Devinat. Stagiaire : Sandrine Fagnant. Technicien·nes : Camille Pilon-Laurin, Chlo Rivet, Sophie St-Pierre, Emmanuel Bossé, Nicolas Dupuis, Benoît Isabelle, Maren Lisac, Samuel Beauregard, David Cyrenne, Cendres Rivière. Crabes : Laurence-Anaïs Belleville, Liliane Auger. Une production du Théâtre de Quat’Sous, en collaboration avec DLD, présentée au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 5 octobre 2024.