Critiques

Vierge : Vérités et conséquences

© Andrée Lanthier

Divine vient d’être nommée responsable du groupe de lecture biblique de l’Église du Seigneur. Cette jeune fille pieuse de 16 ans fera peu à peu connaissance avec les autres membres du groupe : deux sœurs tout juste arrivées du Congo et une amie de longue date. Que cache l’étrange dynamique qui oppose Grace et Sarah ? La belle Bien Aimée ment-elle au sujet de son amoureux ? On découvrira plusieurs secrets choquants dans ce spectacle au nom provocant.

Great Canadian Theatre Company s’associe à Black Theatre Workshop (BTW), la plus ancienne compagnie de théâtre canadienne mettant de l’avant les œuvres des communautés noires, pour présenter ce texte de Rachel Mutombo mis en scène par Dian Marie Bridge, également directrice artistique du BTW. Pourquoi vierge ? Il est question de pureté, certes, et de la valeur de celle-ci, mais aussi de transgression et de l’image que doit présenter une adolescente pour demeurer acceptable aux yeux de la collectivité et de Dieu, représenté ici par cette risible image de Jésus en homme blanc nimbé de lumière.

Malgré le sous-sol d’église dans lequel se déroule l’action, malgré son ostensible respectabilité – ou peut-être justement à cause de celle-ci –, les adolescentes n’attendent pas l’occasion de faire des entorses aux codes de la vertu. Sans tomber dans un propos véritablement moralisateur, le spectacle contient néanmoins des mises en garde pour une jeunesse candide à l’égard des pièges de la vie adulte. Ainsi, le deus ex machina procède de la consommation abusive d’alcool, rebaptisé pour l’occasion truth juice, qui délie les langues des quatre jeunes filles et les vulnérabilise tout à la fois.

On y prend également la mesure de la rumeur dans une petite communauté, et des conséquences que peuvent avoir un potinage en apparence inoffensif qui, lorsqu’il s’insère dans des dynamiques de pouvoir, peut se transformer en véritable atteinte à la réputation, voire à l’intégrité physique des personnes qui en font l’objet. Grâce à la mise en scène soigneuse de Dian Marie Bridge, ces thèmes sérieux n’empêchent pas des dialogues tout en légèreté de ressortir, délivrés par des comédiennes presque toutes solides – notamment Espoir Segbeaya, qui incarne avec beaucoup de naturel la pudique et anxieuse Divine – et entrecoupés de moments de réelle hilarité.

© Andrée Lanthier

In vino veritas

La spécificité de ce texte qui montre exclusivement des personnages féminins, jeunes et d’origine congolaise, rejoint néanmoins des préoccupations beaucoup plus larges qui touchent à l’air du temps. Ce sont ainsi plusieurs questionnements propres à l’adolescence qui sont soulevés, et la construction identitaire dans toute sa complexité, entre appartenances culturelle et spirituelle et identité sexuelle. Mais on y explore également le thème des abus de pouvoir envers les personnes les plus vulnérables, malheureusement toujours d’actualité quelles que soient les circonstances.

Le décor, très littéral dans son abondance de détails, nous projette d’emblée dans l’ambiance fade et humide d’un sous-sol d’église. Il est habillé par des éclairages judicieux qui évoquent tantôt la pâleur verdâtre des néons, tantôt la chaleur d’une discussion animée. Notons aussi l’originalité de la musique, que l’on devine congolaise, qui accompagne les pas de danse qu’enchaînent les interprètes à intervalles réguliers. Par ailleurs, s’il est une chose qu’on reproche au spectacle, c’est une fin en queue de poisson qui laisse le public perplexe.

Il est bien rare de voir sur la scène québécoise une distribution constituée uniquement de femmes afrodescendantes. Pourtant, Vierge rappelle à cet égard S’enjailler, ce spectacle de la saison dernière de Stephie Mazunya mis en scène par Sophie Cadieux dans lequel quatre jeunes femmes volaient la vedette à la morosité ambiante. Mais alors que ces dernières tissaient des liens affectifs qui les soutenaient et résistaient à leurs épreuves individuelles, le groupe constitué par Divine, Sarah, Grace et Bien Aimée est une bulle à l’image du monde extérieur, faite de règles à déchiffrer, de pressions à subir, d’un labyrinthe de contradictions qui ne fait pas de quartier.

Malgré l’opposition des genres, il serait peut-être plus juste de comparer ce spectacle à Hégémonie de Maxime Mompérousse, qui mettait en scène, il y a environ un an, cinq garçons à un stade décisif de l’adolescence. On retrouve dans l’un comme dans l’autre des personnages en pleine affirmation de soi face aux diverses pressions du groupe, ainsi qu’une réflexion sur les relations de pouvoir dans l’adolescence et au-delà. En somme, bien que Vierge soit destinée aux adultes, ce spectacle original et plein de rebondissements peut convenir aussi tout à fait à un public adolescent.

© Andrée Lanthier

Vierge

Texte : Rachel Mutombo. Mise en scène : Dian Marie Bridge. Scénographie et éclairage : Zoe Roux. Régie : Danielle Skene. Costumes : Georges Michael Fanfan. Conception sonore : Elena Stoodley. Avec Seeara Lindsay, Joy Mwandemange, Espoir Segbeaya et Symantha Stewart. Une coproduction de Black Theatre Workshop et de Great Canadian Theatre Company, présentée au Centre Segal jusqu’au 2 mars 2025.