Critiques

Créatures : En eaux troubles

© Camille Gladu-Drouin

La scène de l’Espace Go est complètement métamorphosée. Un immense échafaudage fait de bois et de métal, entouré d’eau, occupe tout le plateau. Une sorte de maison sur pilotis à claires-voies. Un pont-levis sert de trait d’union entre l’îlot de fortune et un quai qui débouche quelque part sur la terre ferme, dans un ailleurs indéfini.

Onze femmes et filles, âgées de 5 à 70 ans, occupent ce lieu mystérieux. Dès l’entrée en salle, Rasili, (les interprètes s’interpellent entre elles avec leur vrai prénom) la doyenne nous accueille, drapée dans un peignoir multicolore, passant un commentaire ici sur un couple qui prend place dans les gradins ou faisant une courte description des galets qui meublent son imaginaire. Puis une de ses répliques attire notre attention : « Un beau ciel, mais inquiétant. »

C’est effectivement une atmosphère menaçante et indéfinissable qui plane au-dessus de ce monde féminin replié sur lui-même. Toutes s’affairent à des tâches généralement incongrues, mais aussi utiles, quand, par exemple on tente de réparer une fuite sur le toit. Car, il pleut sans cesse au-dessus de ces créatures, souvent goutte à goutte, parfois en violentes ondées.

© Camille Gladu-Drouin

Pour la création de cette nouvelle performance, la compagnie L’eau du bain s’est inspirée de l’univers de la Finlandaise Tove Jansson, reconnue principalement pour ses Moomins, famille de petits hippopotames blancs dont les aventures ont marqué plusieurs générations de jeunes scandinaves, mais aussi l’enfance d’innombrables Nippons.

Tantôt romancière, tantôt sculptrice ou peintre, Tove Jansson, première personnalité et artiste finlandaise féminine ouvertement homosexuelle, était une artiste iconoclaste dont les valeurs avant-gardistes lui permettaient de s’adresser autant aux enfants qu’aux adultes. Son esprit libre lui permettait d’insuffler de poignantes angoisses à travers des œuvres principalement ludiques. Propriétaire d’une île déserte en mer Baltique, les vagues et les marées avaient peu de secrets pour elle.

L’insularité est donc le point d’ancrage de cette partition mise en scène par Anne-Marie Ouellet. Mais pourquoi ? Que fuient ces onze protagonistes ? Dans le programme, on nous dit que « l’eau a envahi la ville ». Mince préambule à cet isolement féminin. De plus, qui sont-elles ? Quels liens les unissent ? À part Charlotte, qui semble jouer le rôle de mère auprès de la petite Inès, y a-t-il sororité, amitié ? Et que sont les hommes devenus ?

Les allées et venues insondables, les banales siestes dans le hamac, les riffs de guitare peu harmonieux, les quelques dialogues sans conséquence meublent un quotidien qui finit par lasser.

Puis, de soudaines pannes de courant, des bruits sourds et insolites, un inquiétant clapotis incessant, ces femmes qui tremblent à l’unisson, celles qui déglutissent de bizarres matières dégoulinantes, ces chevelures que l’on natte, qu’on étire qu’on décoiffe; tout cela intrigue. On espère à la Duras, Un barrage contre le Pacifique. Se trame-t-il un tsunami dramatique ? L’eau se met à bouillonner, une femme se consume littéralement. Où va-t-on ? Nulle part. Le groupe fuit, laissant à l’abandon le refuge flottant. Et nous sur la grève, le bec à l’eau. Il nous reste tout de même en tête de beaux tableaux grâce aux fabuleuses lumières de Nancy Bussières et à l’étonnante conception sonore de Thomas Sinou. Mais une rare poésie nous a glissé entre les doigts telle une désolante marée basse…

© Camille Gladu-Drouin

Créatures

Mise en scène : Anne-Marie Ouellet. Dramaturgie : Émilie Martz-Kuhn. Assistance à la mise en scène : Lauriane Cuello. Lumières : Nancy Bussières. Scénographie : Karine Galarneau. Conception sonore : Thomas Sinou. Costumes : Marie-Audrey Jacques. Maquillages et coiffures : Véronique St-Germain. Avec : Rasili Botz, Marie-Ève Fontaine, Nadia Gagné, Jasmine Guilbault, Lican-Marie Leduc, Jane Mappin, Sophie McPhail-Guay, Charlotte Richer, Camille Schryburt-Cellard, Inès Sinou et Jeanne Sinou. Une production de L’eau du bain en collaboration avec Espace Go, présentée à Espace Go jusqu’au 22 mars 2025.