Critiques

Orgueil et préjugés : Jane Austen observée depuis 2025

© Victor Diaz Lamich

Transposer Orgueil et préjugés aujourd’hui tient du défi. Comment rendre justice à l’esprit mordant de Jane Austen tout en le traduisant dans un langage scénique actuel ? Rébecca Déraspe, à l’adaptation, et Frédéric Bélanger, à la mise en scène, relèvent le pari avec brio grâce à leur appropriation du roman originalement publié en 1813. Le duo s’amuse ainsi à revisiter ce grand classique en lui insufflant une modernité jubilatoire.

D’emblée, la pièce s’affirme comme une réflexion féministe. Si le récit d’Elizabeth Bennet a toujours été celui d’une femme refusant de plier sous le poids des conventions sociales, cette adaptation pousse le trait encore plus loin. Une scène en particulier marque les esprits : Elizabeth livre une tirade vibrante sur le consentement et la liberté de choisir son destin quand on est une femme – on n’en dira pas beaucoup plus pour ne rien gâcher du plaisir des spectatrices et spectateurs. Cette mise à jour du propos ne sonne en outre jamais forcée tant elle s’intègre naturellement au combat d’émancipation de l’héroïne. De fait, ce moment fort résonne avec des questionnements de notre époque et ancre la pièce dans une dynamique engagée. Et puis, il y a la sororité qui occupe une place essentielle sur scène. Quel plaisir de voir évoluer la relation entre Elizabeth, Jane, Kitty et Charlotte !

La mise en scène de Frédéric Bélanger suit cette logique d’ouverture en stimulant l’univers visuel et sonore. Plutôt que de figer l’intrigue dans un 19e siècle poussiéreux, il insuffle à son Orgueil et préjugés une énergie résolument moderne. Les scènes de danse, chorégraphiées avec audace, flirtent avec des influences contemporaines, et la musique, loin d’être classique, accompagne le jeu avec une légèreté inattendue. Ce parti pris assumé fonctionne très bien : il souligne la vivacité du texte et la fougue d’Elizabeth. L’utilisation des décors et des costumes ne cherche pas pour leur part le pastiche historique, mais préfère évoquer l’époque tout en permettant une liberté de mouvement. Cela donne une pièce rythmée, rafraîchissante et esthétiquement fluide.

© Victor Diaz Lamich

Rire avec finesse

En ce qui concerne l’interprétation, Sandrine Bisson brille dans le rôle de Madame Bennet, personnage souvent cantonné à la caricature de la mère envahissante. Ici, elle lui apporte une humanité dotée d’un comique burlesque qui rend ses exagérations d’autant plus savoureuses. À ses côtés, Stéphanie Arav incarne une Elizabeth aussi vive qu’insoumise, forte de sa répartie acérée, qui ne tombe toutefois jamais dans l’arrogance. Son jeu avec Thomas Derasp, qui campe un Darcy à la fois rigide et vulnérable, fonctionne à merveille. Leurs échanges oscillent entre tension et complicité naissante et sont portés par une alchimie indéniable, palpable depuis le public.

L’humour occupe donc une place centrale. Cette adaptation joue en effet avec les codes de la comédie, multipliant les décalages et les clins d’œil. Maxime Isabelle se distingue notamment dans le rôle de M. Collins, dont le franglais outrancier provoque à coup sûr des éclats de rire parmi l’audience. Ce choix de langage, bien qu’anachronique, s’inscrit parfaitement dans l’esprit de la pièce qui manifeste une critique subtile de certains travers propres à 2025. D’autres personnages, comme M. Bennet, incarné par Claude Poissant, apportent un humour plus nuancé, tout en émotion, basé sur la lassitude feinte et les remarques sarcastiques, ce qui offre un bel équilibre aux différentes tonalités comiques de la mise en scène.

En somme, cette adaptation d’Orgueil et préjugés parvient à conjuguer fidélité au texte de Jane Austen et analyses contemporaines. Son propos féministe assumé, sa mise en scène extravagante et des interprétations hautes en couleur en font un spectacle ultra divertissant, qui s’adresse autant aux amateurs de l’autrice anglaise qu’à ceux en quête d’une comédie intelligente et réjouissante. Cette relecture brillamment menée prouve que la bienveillance et la pertinence d’Elizabeth Bennet sont tout sauf surannées.

© Victor Diaz Lamich

Orgueil et préjugés

Adaptation : Rébecca Déraspe, d’après l’œuvre de Jane Austen. Mise en scène : Frédéric Bélanger. Interprétation : Stéphanie Arav, Caroline Bélanger, Lamia Benhacine, Sandrine Bisson, Flavie Bourgeois, Thomas Derasp-Verge, Maxime Isabelle, Marie-Pier Labrecque, Félix Lahaye, Claude Poissant, Philippe Thibault-Denis. Assistance à la mise en scène et régie : Marie-Hélène Dufort. Scénographie : Francis Farley-Lemieux. Costumes : Jonathan Beaudoin. Lumières : Leticia Hamaoui. Musique : Gustafson. Chorégraphies : Yann Aspirot. Assistance à la scénographie : Josée Bergeron-Proulx. Au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 11 avril 2025.