Critiques

Age of content : dans la vallée de l’étrange

© Blandine Soulage

Des corps trop précis pour être naturels. Trop fluides pour être mécaniques. Une humanité reconnaissable — et pourtant légèrement déplacée, comme si un filtre invisible s’était posé sur les chairs. Devant Age of Content, on éprouve un trouble immédiat : celui de voir des êtres bien vivants se mouvoir comme des avatars. Il va sans dire que cette hybridation exige une virtuosité exceptionnelle – dont La Horde/Ballet national de Marseille est passée maître.

L’équipe dit s’être inspirée du « doom scrolling », ce flux vertical et ininterrompu d’images et de contenus qui structure désormais nos vies numériques. Oui, il est vrai, le spectacle s’organise en tableaux contrastés qui s’enchaînent sans transition, comme autant d’univers que l’on ferait défiler sur un écran. Mais l’essentiel n’est peut-être pas là. Plus que la structure en flux, c’est la transformation du corps qui frappe — sa reconfiguration à partir d’un imaginaire numérique.

C’est particulièrement frappant dans le deuxième tableau évoquant l’univers d’un jeu vidéo à la Grand Theft Auto. Les danseurs et danseuses adoptent une gestuelle surarticulée, fluide et légèrement ralentie. Les torsions, les marches, les suspensions rappellent ces avatars programmés pour imiter l’humain sans jamais l’être tout à fait. La Horde opère ici un fascinant renversement : au lieu que l’avatar s’inspire du corps réel, le corps réel semble se recomposer à partir de l’avatar.

© Blandine Soulage

Corps avatar, corps altéré

On pense à cette « uncanny valley » théorisée par Masahiro Mori à propos des robots androïdes : cette zone d’inquiétante étrangeté où l’on reconnaît l’humain tout en percevant une anomalie. C’est exactement l’effet produit. L’empathie demeure — ces corps sont puissants, vibrants — mais une distance s’installe. Et ce qui frappe, c’est à quel point la Horde pousse cette exploration plus loin qu’on ne l’a vu récemment sur une scène de danse : non pas en illustrant le virtuel, mais en inventant une gestuelle véritablement neuve, capable d’en traduire la texture et le trouble. La pièce fait éprouver physiquement ce vertige — et c’est fascinant.

La compagnie s’intéresse aussi à la robotisation de notre monde. Dès la première scène, le rapport humain-machine est posé. Des danseurs et danseuses anonymes, visages masqués, évoluent autour d’une voiture téléguidée dont la structure interne est visible. La carcasse est éventrée, la mécanique exposée. La danse oscille entre confrontation et séduction. Qui apprivoise qui ? L’humain dompte-t-il la machine ou s’y fond-il peu à peu ? Le masque efface les individualités : les corps deviennent interchangeables, presque intégrés à l’engrenage. La Horde ouvre une question : que devient l’identité dans un monde saturé de dispositifs techniques ?

GAP

© Gaëlle Astier-Perret

Faire groupe à l’ère des machines

Cette interrogation traverse aussi les dynamiques collectives. La gestuelle numérisée circule d’un corps à l’autre comme une contagion. Les danseurs et danseuses se synchronisent, se liguent, parfois s’opposent. Le collectif est instable, reconfiguré par les flux qui le traversent. Faut-il voir dans cette robotisation une menace pour le vivre-ensemble ? Peut-être.

Mais le dernier tableau déplace la perspective. Sur un mode presque euphorique — entre comédie musicale et chorégraphie TikTok dopée à l’énergie — le groupe retrouve une puissance jubilatoire. L’unisson ne relève plus de l’anonymisation, mais d’un élan partagé. La culture numérique, suggère la pièce, ne fragmente pas seulement : elle peut aussi générer de nouvelles formes de communion.

Et l’héritage du ballet affleure. Si les séquences les plus mécanisées semblent s’en éloigner, le vocabulaire classique réapparaît dans les élans, les lignes, les suspensions. Comme une mémoire persistante. On pourrait y lire le signe que, malgré la virtualisation des imaginaires, certaines pratiques profondément humaines continuent d’ancrer les corps.

© Blandine Soulage

Il faut enfin souligner l’évidence : la virtuosité est remarquable. Passer d’une gestuelle marionnettique à des envolées plus académiques, maintenir cette précision quasi mécanique tout en laissant vibrer la chair, exige une maîtrise impressionnante. Sans elle, l’inquiétante étrangeté ne fonctionnerait pas.

Ni dystopie ni célébration naïve, Age of Content laisse le public dans une zone trouble. Entre fascination et méfiance, entre pixel et pulsation, ce n’est pas l’humanité qui vacille — c’est sa forme. Elle se recompose sous nos yeux, travaillée par les imaginaires virtuels qui la traversent, pour le meilleur comme pour le pire.

Age of Content

Conception, mise en scène (LA)HORDE — Marine Brutti, Jonathan Debrouwer, Arthur Harel. Chorégraphie (LA)HORDE en collaboration avec les danseur·euse·s et les répétiteur·rice·s du Ballet national de Marseille. Avec les danseur·euse·s du Ballet national de Marseille Nina Auerbach, Isaïa Badaoui, Alida Bergakker, Arno Brys, Isla Clarke, Pierpaolo Cosentino, Titouan Crozier, João De Castro Franca, Nathan Gombert, Jonatan Myhre Jorgensen, Yoshiko Kinoshita, Dana Pajarillaga, Kevin Pajarillaga, Aya Sato, Gabriella Sibekos, Eden Solomon, Elena Valls Garcia, Luca Völkel, Layne Paradis Willis, Lung Ssu Yen. Scénographie Julien Peissel. Musique Pierre Avia, Gabber Eleganza, Philip Glass. Son façade Jonathan Cesaroni. Création lumière Eric Wurtz. Costumes Salomé Poloudenny. Création coiffure Charlie Le Mindu.Visuel toile Frederik Heyman. Production Ballet national de Marseille.

À l’affiche de la saison Danse Danse, au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, jusqu’au 7 mars 2026.

Philippe Couture

À propos de

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web, Philippe Couture collabore à JEU depuis 2009. Il a également été chef de pupitre Arts de la scène et Cinéma au magazine VOIR ainsi que responsable des contenus web et audio-vidéo de La Pointe (Bruxelles), où il a piloté équipes, productions et stratégies de diffusion. On peut le lire à l’occasion dans les pages du Devoir et il a jadis écrit pour le quotidien belge La Libre et les revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe. En Belgique et en France, il a fait un peu de scène, et, au Québec, il enseigne ponctuellement le journalisme et la communication orale.