Entrevues JEU des 5 questions

Tsishow : 5 questions à Xavier Goulet et Benjamin Therrien

Benjamin Therrien et Xavier Goulet © Vincent Gravel

Que font deux artistes interdisciplinaires ayant une formation en théâtre ensemble ? Xavier Goulet et Benjamin Therrien, également voisins et amis, font exploser la scène dans un bric-à-brac original avec Tsishow, une performance ludique qui mêle l’art visuel, le théâtre, l’installation et la vidéo dans une dramaturgie dite « TikTok ». Ils nous expliquent.

Issus d’une école de théâtre, vous fusionnez cependant plusieurs disciplines dans Tsishow. Est-ce pourquoi vous insistez sur le principe de liberté avec un titre qui fait justement allusion au révolutionnaire L’Osstidshow des Charlebois et cie ?

Oui, la liberté est le thème de fond de Tsishow, mais c’est d’abord et avant tout le moteur de notre pratique artistique. L’une nourrit l’autre. Nous sommes animés par le désir d’explorer différentes formes et de se laisser surprendre par de nouveaux outils pour créer. Travailler de cette façon nous permet de commettre des erreurs et de laisser l’imperfection exister organiquement dans l’œuvre. Notre message prend différentes dimensions selon le médium par lequel il est véhiculé. Ça offre plusieurs avenues de réception et de compréhension pour le public. Faire vivre une exposition sur scène, c’est pour nous le parfait chemin pour briser les codes associés à chacune des disciplines ; une manière de les questionner dans leur essence et de faire vivre quelque chose de nouveau. Juxtaposer tout ça ensemble dans une même œuvre, s’émanciper des règles préétablies et se les réapproprier, c’est très riche et précieux pour nous.

Vous vous êtes inspirés du mouvement ti-pop québécois né dans les années 60 qui s’amusait avec les concepts du pop-art américain. Entre le passé et le présent, la nostalgie d’un certain kitsch et l’art interdisciplinaire cher à notre époque, de quelle façon avez-vous travaillé pour créer Tsishow ? 

On a concentré notre recherche sur les mythologies québécoises et sur certains éléments culturels qui nous font sourire. Pendant la dernière année, on a composé l’univers du projet en créant des installations et des œuvres visuelles selon l’inspiration du moment, au fil de plusieurs séances d’explorations dans des contextes tout aussi différents les uns des autres. Par exemple, pour parler du Canada, on s’est fait une forme de célébration le 1er juillet dans la cour de la maison des parents de Xavier à Mirabel. Performer et créer dans une banlieue aussi stéréotypée nous a nourris et nous a inspirés à lier plusieurs mythes ensemble — le fédéralisme, la banlieue, l’été… Une forme de dramaturgie est née, une façon de parler du Québec qui est propre à Tsishow. On voulait trouver une nouvelle manière d’imaginer l’élaboration d’un spectacle. Ça nous fait du bien de voir qu’il reste certaines choses de notre identité qu’on ne contrôle pas, certains aspects avec lesquels on doit apprendre à dealer. Ç’a été un processus génial, très intuitif et impulsif.

Résidence de création de Tsishow : pensé comme une « installation vivante », le projet se construit d’abord par accumulation d’objets, d’images et de gestes © Benjamin Therrien et Xavier Goulet

Pouvez-vous décrire comment se déroule le spectacle et/ou la performance et/ou l’exposition que vous avez concoctés ?

C’est un spectacle à l’italienne qui se déroule au cœur d’une installation érigée sur scène, une façon pour nous de faire vivre les œuvres et de présenter l’exposition au public en amont. La portion « exposition », après le spectacle, a la même valeur qu’un tableau durant la représentation, dans la mesure où il y a plusieurs détails à découvrir dans l’installation qui donne une autre perspective sur les sujets abordés — livres d’art, collages, etc. On avait envie de créer une œuvre que le public pouvait habiter et manipuler. C’est drôle à dire, mais notre principale contrainte, c’était qu’ultimement, on allait présenter le projet sur une scène… Alors que nos pulsions et nos explorations nous ont souvent dirigés vers l’art visuel. Alors on s’est dit: pourquoi ne pas amener l’exposition sur scène, puis théâtraliser l’exposition ? On avait envie de prendre un risque dans les fondations même de ce que peut être un spectacle de théâtre. Lors de notre première sortie en résidence à la maison de la culture Marie-Uguay, être assis parmi le public et voir les gens interagir avec le décor sur scène nous a beaucoup inspirés sur la forme que pouvait prendre Tsishow: le spectacle, c’est le public dans l’œuvre !

En plus de votre désir de liberté, vous cherchez à partager votre amour du Québec. Est-ce contraignant de prôner le respect des libertés individuelles de nos imaginaires tout en militant en faveur d’un  esprit de collectivité plutôt absent de nos jours ?

C’est fondamental. La classe politique n’en parle pas souvent, mais la réponse passe clairement par l’amour et l’acceptation de l’autre. On a cruellement besoin de se connecter les uns aux autres. On est à une époque qui carbure à l’individualisme, et les artistes n’y échappent pas. C’est quelque chose qu’il faut transformer. Comme artiste, on a le pouvoir de créer du collectif. Nous en avons la responsabilité même. À nous de prendre acte de ce devoir. Et davantage de collectif n’implique pas moins de libertés individuelles pour autant. La richesse d’un peuple se vit dans la diversité de ceux et celles qui le constituent. Le nous n’est ni absolu, ni monolithique. C’est un peu pour nous émanciper de ces codes qui nous enferment dans une fausse représentation de nous-mêmes que nous les abordons avec Tsishow. Une culture, ça bouge et ça évolue comme une langue. Quand on aime quelqu’un, il ne faut pas le retenir s’il a besoin de changer. Il faut lâcher prise sur la nostalgie et en finir avec nos crises identitaires perpétuelles.

Atelier de création extérieur : entre bricolage, performance et rituel improvisé, Tsishow puise ici dans un imaginaire québécois à la fois intime et mythifié © Benjamin Therrien et Xavier Goulet

Le tipop ou, pourrait-on dire le tipeuple, de ti-Xavier et ti-Benjamin fait également un peu penser au cri de ralliement de René Lévesque lors du référendum de 1980, « quelque chose comme un grand peuple ». Est-ce faux de percevoir une posture politique dans votre démarche ? 

Il y a absolument une posture politique dans notre démarche. C’est une nécessité pour nous. Si les artistes se dépolitisent, c’est toute la société qui y perd. La création et la vie d’artiste sont des gestes politiques. Même si la prise de parole n’est pas frontale dans Tsishow, le politique est l’éléphant dans la pièce, ce qui vient donner UN sens à l’œuvre. Et pour revenir sur cette citation de René Lévesque, il y a quelque chose de fascinant avec notre malaise identitaire, comme si on ne se donnait pas la permission collectivement de rêver et d’exister pleinement dans toute notre ampleur. C’est quelque chose d’important pour nous de rêver à travers notre art. La posture politique est là ; revendiquer du beau, de la joie, de l’espoir et de nouvelles possibilités dans une société qui tend à nous répéter que tout est tout le temps impossible. Fini le marasme vive l’espoir !

Tsishow est présenté À La Chapelle Scènes Contemporaines du 27 avril au 1er mai 2026.

Mario Cloutier

À propos de

En 35 ans de journalisme, Mario Cloutier a œuvré à Radio-Canada, au Devoir et à La Presse. Il collabore avec la revue Jeu depuis 2019 comme membre de la rédaction, chef de pupitre et rédacteur en chef (jusqu’en 2025). Il est membre des conseils d’administration des revues Séquences et Les écrits, ainsi que de l’Association des journalistes indépendants du Québec.