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Lumières, lumières, lumières à la Comédie Française : la presse web accueille chaleureusement la pièce d’Evelyne de la Chenelière

© Agathe Poupeney

Présentée depuis le 13 mai 2026 au Studio-Théâtre du Louvre dans une mise en scène de Florent Siaud, la pièce de l’autrice montréalaise Evelyne de la Chenelière fait l’objet d’une première vague de critiques françaises, unanimement favorables dans le ton, quoique nuancées sur quelques points.

Précisons que ni les grands quotidiens nationaux tels que Le Monde ou Libération, ni les grands médias culturels tels que Télérama et Les Inrocks n’ont encore publié leurs papiers. Mais quelques sites spécialisés et webzines ont d’ores et déjà rendu leur verdict.

Lumières, lumières, lumières est seulement le quatrième texte québécois accueilli par la Comédie-Française. Normand Chaurette avait été le premier, avec Les reines, présenté au Théâtre du Vieux-Colombier en 1997. Trois ans plus tard, Oubliée de Marie Laberge, dans une version aménagée en français européen, était jouée par la troupe dans une mise en scène de Daniel Benoin. Enfin, en 2001, Michel Didym s’est emparé du texte de Daniel Danis, Le langue-à-langue des chiens de roche, au Théâtre du Vieux-Colombier (2e salle de la Maison de Molière). Un quart de siècle s’est donc écoulé avant qu’une écriture québécoise retrouve l’orbite de la grande institution parisienne — et c’est celle d’Evelyne de la Chenelière qui renoue ce fil, avec une libre adaptation du roman de Virginia Woolf Vers le phare (1927), coproduite avec la compagnie Les songes turbulents.

Le rideau de chaînes dorées enveloppe tout, prison et sanctuaire à la fois. © Agathe Poupeney

Ce que les critiques saluent

Un spectacle envoûtant, une mise en scène d’une grande finesse

C’est peut-être Sceneweb qui va le plus loin dans l’enthousiasme, saluant « un enchantement, un délice d’écriture et de mise en scène honoré par le jeu incandescent de deux comédiennes au diapason ». La critique Marie Plantin décrit longuement la scénographie — ce piano à queue noir « face contre terre, pattes en l’air, bouche éventrée, dos fracassé, ses touches comme des dents à moitié arrachées » — comme une « sculpture-ruine », trace d’un passé ravagé par le temps et la guerre, qui ancre visuellement le motif central de la pièce : l’impermanence. Elle conclut que « tout, dans ce geste théâtral d’une finesse admirable — texte, jeu et composition visuelle —, s’accorde pour déposer à nos pieds le vestige littéraire de ces deux personnages de papier».

Aubalcon.fr parle d’une « petite merveille » de mise en scène, « épaulée par de subtils jeux de lumière, par l’utilisation — ô combien délicate — de la vidéo, ainsi que par un beau travail sur le son ». Le site conclut sans ambages : « Courez-y ! »

© Agathe Poupeney

Les Échos adoptent une image poétique pour résumer l’effet du spectacle sur le spectateur : « Fascinés, émus, on se sent comme des papillons pris dans un puits de lumière dorée. » Pour le quotidien économique, « tout fait sens dans ce décor et cette mise en scène où nos deux héroïnes mortes ou vives semblent flotter comme des fantômes. »

Le Canard enchaîné souligne lui aussi « la délicate mise en scène de Florent Siaud » qui « accentue une atmosphère de rêve éveillé : un piano défoncé à l’avant-scène, des rideaux de chaînes dorées au fond, sur lesquels sont projetées des vidéos ». Et La Croix note que « tout est merveilleusement fluide dans ce spectacle ».

Deux comédiennes au sommet

Toutes les critiques convergent sur la qualité du duo. Aubalcon.fr salue Florence Viala comme « impériale », « capable de faire exister tout un monde devant nous en nous emportant dans son imaginaire, passant du rire à la gravité en une fraction de seconde ». Sceneweb la dit « espiègle, vive, lumineuse », rayonnant « de ce bouillonnement réflexif et de cette intensité ». Les Échos la qualifient de « queen » et soulignent qu’elle « incarne avec grâce une Madame Ramsay folle de liberté et de sensualité derrière son apparence d’épouse dévouée ».

© Agathe Poupeney

Aymeline Alix, « nouvelle et excellente recrue de la troupe » selon Aubalcon.fr, est décrite par Sceneweb comme « une Lily Briscoe droite et fière, dont l’assurance n’est jamais tapageuse car pétrie de doutes ». Les Échos la voient « campant une Lily tout en nuances, alternant jeu naturel et lyrique ». Jean-Pierre Thibaudat, dans son billet du Club de Mediapart, retient « un subtil nuancier de jeu » chez les deux actrices, « complémentaires autant que complices ».

Un texte qui ouvre des espaces intérieurs

La dramaturgie d’Evelyne de la Chenelière est largement saluée pour sa capacité à transmuer un roman introspectif en théâtre vivant. Les Échos se demandent comment « métamorphoser en pièce de théâtre ce roman introspectif, sans véritables dialogues, qui jongle avec le temps, les sens et les passions », et répondent qu’Evelyne de la Chenelière « rebat joliment les cartes de la narration, en mêlant les deux époques, en alternant des monologues croisés et de courtes répliques qui se perdent dans un silence somnambule ».

Florence Viala et Aymeline Alix dans Lumières, lumières, lumières © Agathe Poupeney

Sceneweb voit dans la pièce « une alternance fluide de monologues intérieurs, les fameux « flux de conscience » woolfiens, et de conversations à deux qui viennent rejouer les enjeux du roman ». Webtheatre.fr note pour sa part que si « l’intrigue » au sens classique est absente, « les états d’âme des deux femmes » constituent « le moteur même du déroulement dramatique » et que « les échanges entre les deux femmes qui peuvent prendre l’apparence de monologues intérieurs passent par une palette d’émotions et de jugements qui n’excluent ni l’ironie ni l’acidité malgré l’amour réciproque ».

Aubalcon.fr résume l’effet d’ensemble : « Il suffit de peu pour avoir les larmes aux yeux : les hommes qui toujours se battent, les illusions perdues de l’enfance, l’eau dans laquelle on pourrait sombrer. »

Les réserves

Un charme qui ne fait pas oublier Woolf

La réserve la plus nette vient de Jean-Pierre Thibaudat, dans son billet du Club de Mediapart (précisons qu’il s’agit d’un texte signé par un abonné, non d’une critique officielle du média, même si Thibaudat est une figure reconnue de la presse théâtrale française). Celui qui a vu la création dans une « dramaturgie de l’entre-deux et de l’entrelacement » lui trouve un charme certain, mais ajoute : « qui ne fait pas oublier l’intensité du roman ». Il note qu’« on sort du spectacle en ayant envie de lire ou de relire Vers le phare » — ce qu’il considère comme une qualité, mais aussi implicitement comme la marque d’un spectacle qui renvoie davantage à son hypotexte qu’il ne s’en émancipe.

Webtheatre.fr est plus explicite dans sa réserve conclusive : « Un bel exercice, un peu guindé et distant, qui ne peut faire oublier l’écriture de Virginia Woolf dont l’art consommé du suspens et de l’exploration des tréfonds de l’âme provoque plus sournoisement le lecteur. » Cette distance émotionnelle, perçue dans la forme même du spectacle, constitue la limite que le site pointe sans pour autant remettre en cause la qualité de la réalisation.

© Agathe Poupeney

Une scénographie « démonstrative »

Webtheatre.fr observe également que « les effets scénographiques […] sont soignés et démonstratifs » — un qualificatif ambigu qui peut suggérer que la sophistication visuelle s’affiche parfois trop consciemment. Le site décrit le piano compressé comme pouvant « s’interpréter de mille façons », dont « la plus sobre est celle de la fuite du temps » — sous-entendu que le symbole, potentiellement trop chargé, laisse le spectateur devant un excès de sens possible.

En attendant les grands quotidiens

Le Monde, Libération, Télérama, La Terrasse et Les Inrockuptibles n’ont pas encore publié leurs papiers. La production se jouant jusqu’au 28 juin 2026 au Studio-Théâtre du Louvre, plusieurs textes pourraient encore paraître dans les prochains jours et infléchir, compléter ou nuancer ce premier panorama. Pour l’heure, la pièce d’Evelyne de la Chenelière s’avance dans la lumière parisienne avec une première vague favorable, délicatement portée par la mise en scène de Florent Siaud et la présence de deux comédiennes que la critique unanime place au centre de sa réussite.

© Agathe Poupeney