Ceux qui ont connu les premières années du Fringe dans les années 1990 retrouveront l’esprit d’origine de ce vaste bazar qui fait la belle place à l’audace et aux premières impulsions scéniques. L’offre est foisonnante cette année, dans le plus libre des festivals de la saison estivale. On y entend des voix divergentes, on y croise de « vieux » débutants qui ont quelque chose à raconter et qui veulent tester leur matériel, des drags, de la broche à foin, des karaokés de fin de soirée, des spectacles qui se terminent tard dans des lieux parfois oubliés, mais toujours bien vivants.
Lors d’une excursion nocturne qui s’est échelonnée sur trois jours, j’y ai vu quelques spectacles traversés par des thèmes communs : les chambres d’écho, la crainte d’être englouti par l’IA et la quête difficile de l’authenticité. Une cuvée un peu sombre cette année, mais dont émergent de nombreux talents bruts.
Roominant, de la compagnie Stories in Spiral

Brittany Vo, Rosa Dias, Greg et Ki’ra Jo-Ellen dans Roominant © Ethan Dane Bautista
Nous nous sommes retrouvés là un vendredi pluvieux, parce que nous étions arrivés en retard à un autre spectacle inscrit à notre programme. Et quel heureux accident, pour paraphraser le regretté Bob Ross.
Le spectacle est incroyablement travaillé : une mise en scène très serrée, magnifiquement chorégraphiée. Marionnette, théâtre d’objet, narration onirique, projections visuelles : tout concourt à donner l’impression d’être projeté dans un grenier, au cœur du subconscient d’une jeune personne sur le spectre de l’autisme.
La scène s’ouvre dans l’obscurité. Une jeune femme incarnant à la fois la candeur et la neurodivergence, vêtue d’une salopette qui semble marquer sa sortie de l’enfance, est seule avec son téléphone et envoie des textos. Surgissent alors des créatures vêtues de noir, le visage dissimulé sous des cheveux ou des voiles. Avec leur aide, elle construit une étrange marionnette robotisée nommée Moi.
D’abord figure aliénante, presque monstrueuse, cette créature devient peu à peu un partenaire de danse et de jeu. La protagoniste s’en approche, la repousse, puis l’apprivoise. La pièce évolue ensuite davantage dans le registre onirique que dans celui d’une narration soutenue.
Le spectacle nous invite à réfléchir à notre rapport à la technologie, à la solitude, au réel et à la façon dont nous projetons notre humanité dans les objets technologiques qui nous entourent. Beaucoup de lumière et de poésie se dégagent de cette création portée par des artistes manifestement très inspirés.
Quarante-cinq minutes captivantes. Je suis heureuse d’être tombée sur ce joyau, qui témoigne d’une maîtrise déjà impressionnante de la marionnette et du théâtre physique. Peu de temps morts, une grande précision scénique et émotionnelle. On souhaite une longue vie à la célébration de la création neurodivergente du collectif Stories in Spiral.
Auteur.trice.s : Saya Grimm, Ki’ra Jo-Ellen Prentice, Brittany Vo, Rosa Dias, Niyayesh Golestani. Metteur.euse en scène : Saya Grimm, Jessica McKnight. Concepteurs.trices : Maya Jay, Alyda Halina, Samantha Gold
Pleurer. Crier. Danser. : Un mariage et des têtes d’enterrement

Léa Carle Bachand, Justin Simon, Lily Taillefer,
Aurélien Grandjean, Yoanie Bélanger et Jonathan Buaron dans CRIER. PLEURER. DANSER. © Julia Allehaux Villano
Même matériau de départ que plusieurs spectacles de cette édition du Fringe — la difficulté d’entrer véritablement en relation avec les autres — mais avec un traitement bien différent. Ici, on pleure, on crie, on danse. Les personnages se croisent lors d’un mariage, mais portent tous en eux des blessures profondes et un même sentiment d’insatisfaction devant la superficialité des échanges humains.
Sur le plan dramaturgique, le résultat demeure toutefois un peu faible. La proposition prend parfois l’allure d’un brouillon scénique où les nombreuses conversations parallèles, davantage juxtaposées qu’orchestrées, créent un effet de chorale discordante. Ce choix fait sans doute référence à notre époque de chambres d’écho et de dialogues de sourds, mais il rend parfois difficile la construction d’une véritable tension dramatique.
Malgré cela, quelques trouvailles émergent et laissent entrevoir des artistes à surveiller. À commencer par Lily Taillefer, touchante dans le rôle d’un personnage légèrement androgyne qui se débat avec son incapacité chronique à dire la vérité. Sa relation avec la très charismatique Léa Carle-Bachand compte parmi les moments les plus convaincants de la soirée. Diplômée du Conservatoire, cette dernière impose un jeu résolument physique et une présence magnétique. On souhaite la revoir dans des propositions où la théâtralité performative et l’expressivité corporelle pourraient davantage mettre en valeur sa singularité.
Le spectacle propose également une galerie de personnages qui incarnent avec justesse différents rôles de genre dans le cadre très codifié du mariage. Sans chercher à renverser complètement l’institution, le texte l’interroge avec une certaine douceur, tout en mettant en lumière les questionnements d’une jeune génération sur l’amour, l’intimité et l’authenticité. Les constats sont souvent sombres : comment se rencontrer réellement derrière les conventions sociales? Serions-nous plus sincères si nous étions dépouillés de nos politesses? Ou sommes-nous condamnés à une succession de conversations insignifiantes et aliénantes?
Heureusement, l’humour et une forme de carpe diem empêchent le spectacle de sombrer dans le désespoir. Comme dans plusieurs productions du Fringe, la salle était largement composée d’amis, d’artistes et de fidèles supporters venus encourager leurs pairs. Cette collégialité, cette générosité du milieu, constituent parfois l’un des plus beaux spectacles du festival!
Auteur.trice et metteur.euse en scène: Léa Drolet Concepteur.trice.s : Julia Allehaux Villano, Stéphanie Lacasse, Aurélien Grandjean
Interprète.e.s : Jonathan Buaron, Yoanie Bélanger, Justin Simon, Lily Taillefer, Léa Carle Bachand, Aurélien Grandjean
Et vive l’interactivité!
Une mention spéciale à Morality Bites!, de Théâtre Ouest End, l’un des spectacles les plus rassembleurs et jubilatoires de cette édition. À travers une série de courtes pièces aussi drôles qu’intelligentes, la troupe invite le public à se prononcer sur une succession de dilemmes moraux du quotidien. Le concept, simple mais efficace, transforme les spectateurs en participants actifs et déclenche de nombreux éclats de rire, tout en suscitant une réflexion bien réelle. Une formule interactive qui rappelle que le théâtre peut être à la fois ludique, accessible et étonnamment révélateur de nos propres valeurs.
Ceux qui ont connu les premières années du Fringe dans les années 1990 retrouveront l’esprit d’origine de ce vaste bazar qui fait la belle place à l’audace et aux premières impulsions scéniques. L’offre est foisonnante cette année, dans le plus libre des festivals de la saison estivale. On y entend des voix divergentes, on y croise de « vieux » débutants qui ont quelque chose à raconter et qui veulent tester leur matériel, des drags, de la broche à foin, des karaokés de fin de soirée, des spectacles qui se terminent tard dans des lieux parfois oubliés, mais toujours bien vivants.
Lors d’une excursion nocturne qui s’est échelonnée sur trois jours, j’y ai vu quelques spectacles traversés par des thèmes communs : les chambres d’écho, la crainte d’être englouti par l’IA et la quête difficile de l’authenticité. Une cuvée un peu sombre cette année, mais dont émergent de nombreux talents bruts.
Roominant, de la compagnie Stories in Spiral
Brittany Vo, Rosa Dias, Greg et Ki’ra Jo-Ellen dans Roominant © Ethan Dane Bautista
Nous nous sommes retrouvés là un vendredi pluvieux, parce que nous étions arrivés en retard à un autre spectacle inscrit à notre programme. Et quel heureux accident, pour paraphraser le regretté Bob Ross.
Le spectacle est incroyablement travaillé : une mise en scène très serrée, magnifiquement chorégraphiée. Marionnette, théâtre d’objet, narration onirique, projections visuelles : tout concourt à donner l’impression d’être projeté dans un grenier, au cœur du subconscient d’une jeune personne sur le spectre de l’autisme.
La scène s’ouvre dans l’obscurité. Une jeune femme incarnant à la fois la candeur et la neurodivergence, vêtue d’une salopette qui semble marquer sa sortie de l’enfance, est seule avec son téléphone et envoie des textos. Surgissent alors des créatures vêtues de noir, le visage dissimulé sous des cheveux ou des voiles. Avec leur aide, elle construit une étrange marionnette robotisée nommée Moi.
D’abord figure aliénante, presque monstrueuse, cette créature devient peu à peu un partenaire de danse et de jeu. La protagoniste s’en approche, la repousse, puis l’apprivoise. La pièce évolue ensuite davantage dans le registre onirique que dans celui d’une narration soutenue.
Le spectacle nous invite à réfléchir à notre rapport à la technologie, à la solitude, au réel et à la façon dont nous projetons notre humanité dans les objets technologiques qui nous entourent. Beaucoup de lumière et de poésie se dégagent de cette création portée par des artistes manifestement très inspirés.
Quarante-cinq minutes captivantes. Je suis heureuse d’être tombée sur ce joyau, qui témoigne d’une maîtrise déjà impressionnante de la marionnette et du théâtre physique. Peu de temps morts, une grande précision scénique et émotionnelle. On souhaite une longue vie à la célébration de la création neurodivergente du collectif Stories in Spiral.
Roominant
Auteur.trice.s : Saya Grimm, Ki’ra Jo-Ellen Prentice, Brittany Vo, Rosa Dias, Niyayesh Golestani. Metteur.euse en scène : Saya Grimm, Jessica McKnight. Concepteurs.trices : Maya Jay, Alyda Halina, Samantha Gold
Pleurer. Crier. Danser. : Un mariage et des têtes d’enterrement
Léa Carle Bachand, Justin Simon, Lily Taillefer,
Aurélien Grandjean, Yoanie Bélanger et Jonathan Buaron dans CRIER. PLEURER. DANSER. © Julia Allehaux Villano
Même matériau de départ que plusieurs spectacles de cette édition du Fringe — la difficulté d’entrer véritablement en relation avec les autres — mais avec un traitement bien différent. Ici, on pleure, on crie, on danse. Les personnages se croisent lors d’un mariage, mais portent tous en eux des blessures profondes et un même sentiment d’insatisfaction devant la superficialité des échanges humains.
Sur le plan dramaturgique, le résultat demeure toutefois un peu faible. La proposition prend parfois l’allure d’un brouillon scénique où les nombreuses conversations parallèles, davantage juxtaposées qu’orchestrées, créent un effet de chorale discordante. Ce choix fait sans doute référence à notre époque de chambres d’écho et de dialogues de sourds, mais il rend parfois difficile la construction d’une véritable tension dramatique.
Malgré cela, quelques trouvailles émergent et laissent entrevoir des artistes à surveiller. À commencer par Lily Taillefer, touchante dans le rôle d’un personnage légèrement androgyne qui se débat avec son incapacité chronique à dire la vérité. Sa relation avec la très charismatique Léa Carle-Bachand compte parmi les moments les plus convaincants de la soirée. Diplômée du Conservatoire, cette dernière impose un jeu résolument physique et une présence magnétique. On souhaite la revoir dans des propositions où la théâtralité performative et l’expressivité corporelle pourraient davantage mettre en valeur sa singularité.
Le spectacle propose également une galerie de personnages qui incarnent avec justesse différents rôles de genre dans le cadre très codifié du mariage. Sans chercher à renverser complètement l’institution, le texte l’interroge avec une certaine douceur, tout en mettant en lumière les questionnements d’une jeune génération sur l’amour, l’intimité et l’authenticité. Les constats sont souvent sombres : comment se rencontrer réellement derrière les conventions sociales? Serions-nous plus sincères si nous étions dépouillés de nos politesses? Ou sommes-nous condamnés à une succession de conversations insignifiantes et aliénantes?
Heureusement, l’humour et une forme de carpe diem empêchent le spectacle de sombrer dans le désespoir. Comme dans plusieurs productions du Fringe, la salle était largement composée d’amis, d’artistes et de fidèles supporters venus encourager leurs pairs. Cette collégialité, cette générosité du milieu, constituent parfois l’un des plus beaux spectacles du festival!
CRIER. PLEURER. DANSER.
Auteur.trice et metteur.euse en scène: Léa Drolet Concepteur.trice.s : Julia Allehaux Villano, Stéphanie Lacasse, Aurélien Grandjean
Interprète.e.s : Jonathan Buaron, Yoanie Bélanger, Justin Simon, Lily Taillefer, Léa Carle Bachand, Aurélien Grandjean
Et vive l’interactivité!
Une mention spéciale à Morality Bites!, de Théâtre Ouest End, l’un des spectacles les plus rassembleurs et jubilatoires de cette édition. À travers une série de courtes pièces aussi drôles qu’intelligentes, la troupe invite le public à se prononcer sur une succession de dilemmes moraux du quotidien. Le concept, simple mais efficace, transforme les spectateurs en participants actifs et déclenche de nombreux éclats de rire, tout en suscitant une réflexion bien réelle. Une formule interactive qui rappelle que le théâtre peut être à la fois ludique, accessible et étonnamment révélateur de nos propres valeurs.