Critiques

Vipérine : L’envers d’un conte de fée

Marie-Andrée Lemire

Voilà longtemps que le théâtre québécois pour jeunes publics nous a appris à attendre autre chose que des contes de fées. On ne compte plus les sujets tabous pris à bras-le-corps par des auteurs audacieux exposant à des publics d’enfants ou d’ados les difficultés de la vie. Agressions, mort, avortement, inceste, abus de drogues: plus rien n’étonne le spectateur de ce théâtre.

Marie-Andrée Lemire

L’auteur de Vipérine, Pascal Brullemans, avait déjà exposé la douleur de la perte d’un enfant avec Beauté, chaleur et mort, pièce basée sur une expérience aussi personnelle que douloureuse. Sa véritable conjointe, Nini Bélanger, signait la mise en scène et les deux interprétaient ensemble ce drame thérapeutique. Cette fois, la même Nini Bélanger a monté Vipérine, qui est interprétée par quatre comédiens. Différence importante, la pièce ne s’adresse plus à de grandes personnes, mais à un jeune public à partir de 9 ans.

Encore une fois, on est loin du conte de fées, même si un des personnages se prénomme justement Fée, probablement par dérision. C’est qu’elle est morte à 9 ans, laissant derrière elle ses cendres sur la table du salon, sa petite sœur aujourd’hui âgée de 10 ans, une mère qui a fui le domicile conjugal et un père ravagé par un deuil non assouvi, faisant ce qu’il peut pour fonctionner mais demeurant loin de ses sentiments autant que de sa fille. Or, une petite Vipérine bien vivante a besoin que l’on s’occupe d’elle, qu’on la regarde danser, qu’on lui attache les cheveux… ce qu’un père comme le sien ne sait pas faire! Elle décide donc, le jour de ses dix ans, de partir «en mission»: elle jettera les cendres de Fée dans le fleuve. C’est là qu’elle visitera le royaume des morts, retrouvera sa sœur aujourd’hui plus jeune qu’elle, et réussira à couper le ruban qui empêchait son âme de s’envoler. Ouf!

Marie-Andrée Lemire

Le sujet semble bien lourd, surtout pour des enfants, et il le serait s’il n’était traité avec humour et légèreté, au moyen d’un dialogue plein de vivacité et d’une bonne dose d’esprit. Il faut préciser qu’il y a un quatrième personnage à l’histoire, un narrateur – qui personnifie aussi la Mort –, joliment interprété par Michel Mongeau, qui prête aussi la gamme étendue de sa voix autant à la mère qu’au policier, ou à la directrice de l’école, tous à la recherche d’une pré-adolescente fugueuse partie avec une urne! En Vipérine, Marilyn Perreault prête son espièglerie, son agilité (elle réussit même à faire un numéro d’escalade de ruban), sa vibration. Sa sœur défunte (Léonie St-Onge), montée sur patins à roulettes et s’exprimant en vers jusqu’à ce que Vipérine la somme de parler comme tout le monde, Sébastien Rajotte jouant le rôle ingrat d’un père qui ne vit que pour fonctionner, voilà le reste de la famille.

Un mot sur la scénographie, qui réussit efficacement à créer des ambiances variées avec de simples rideaux de plastique noirs agités de lumières: appartement feutré de la famille monoparentale, royaume des morts troublé par des cerbères menaçants, quai de la délivrance à la fin. Le public dans les 9 ou 10 ans a bien suivi et réagi, garçons et filles sans doute préparés à cette histoire singulière d’urne funéraire s’interposant entre un père et sa fille. Pour eux, c’était probablement du théâtre normal. Pour moi, cette histoire constituait tout un défi, mais… brillamment relevé!

Vipérine

Texte: Pascal Brullemans. Mise en scène: Nini Bélanger. Scénographie: Julie Vallée-Léger. Costumes: Geneviève Bouchard. Éclairages: David-Alexandre Chabot. Son: Michel F. Côté. Avec Michel Mongeau, Marilyn Perreault, Sébastien Rajotte et Léonie St-Onge. Une production Projet Mû. À la Maison de la culture Maisonneuve, à l’occasion des Coups de théâtre, en novembre 2012. À l’Arrière Scène du 28 janvier au 1er février 2018.

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