Critiques

Pervers : Réflexion 2.0

Peut-on signer un texte pertinent sur une problématique actuelle, en constante mouvance en raison de sa nature même? Voilà le pari relevé avec brio par la jeune dramaturge irlandaise Stacey Gregg qui propose avec Pervers un portrait férocement contemporain de certains travers troublants de notre société. La protection de la vie privée serait-elle devenue un concept désuet? Peut-on encore vivre sans tout révéler? Comment départager le vrai du faux quand les réseaux sociaux s’en emparent?

Gethin a terminé son baccalauréat en cinéma, mais cherche sa voix. Friand de documentaires-chocs, filmés à l’arraché, il décide de se mettre en scène, demandant à sa jeune sœur de faire circuler une fausse rumeur sur lui, histoire de démontrer que la crainte de l’immoral est souvent disproportionnée. L’information se disperse évidemment comme traînée de poudre, Gethin se retrouvant en quelques clics au centre d’une controverse qui dépassera ses plus folles prédictions. Sa vie privée devient propriété publique, son ordinateur est fouillé, analysé, on l’interroge sur l’origine de photos de lui, nu, sur les liens entretenus avec sa sœur, son oncle, le jeune fils de la voisine. Exit la liberté d’expression, le spectateur plonge avec lui de l’autre côté de cet écran qui ne le protège plus de rien.

Le texte se révèle d’une grande habilité, passant du tragique au comique, les répliques assassines se superposant aux interrogations éthiques. Catherine Léger livre une adaptation québécoise impeccable, parfaitement intelligible, qui reprend certains mots-clés (mots-clics?) de la génération montante sans tomber dans la facilité. Il est brillamment défendu par de jeunes comédiens, grâce à une mise en scène rythmée de Philippe Lambert. Mikhaïl Ahooja nous propose un Gethin imbu de lui-même, émule de Tarantino peut-être, qui perdra à peine sa superbe à la toute fin de la pièce (une heure vingt qui passe à toute vitesse) lors de la confrontation avec Nick, ami fidèle mais parfois exaspéré, dont Frédéric Lemay transmet bien les hésitations. Stéphanie Labbé dans le rôle de Sarah, la jeune sœur de Gethin, est époustouflante de naturel, tantôt mordante, tantôt victime des événements. (Le personnage rappelle d’ailleurs par certains côtés la Javotte du deuxième roman de Simon Boulerice.) Le duo des mères (Christiane Proulx et Micheline Bernard, à la fois hilarantes et touchantes), l’enquêteuse (Marie-Hélène Thibault, ferme sans être froide) et Layla, ancienne copine de Nick dont Gethin a fait circuler une photo d’elle seins nus, tissent un contrepoint solide. Sarah Laurendeau sert bien ce monologue, confession hésitante, qui s’inscrit plus comme respiration que moteur du fil narratif.

Et si la perversité ne se cachait pas là où la pensait? Si elle se révélait non pas dans tous ces pans de vie offerts, mais dans le regard que nous posons sur ceux-ci, sur les scénarios que nous échafaudons? Si la dernière frontière était devenue tout simplement celle qui mène à la perte de l’intimité et, ce faisant, à la perte de l’identité? Un texte percutant, en rien perverti par la lecture ici transmise.

 

Pervers
De Stacey Gregg
Mise en scène par Philippe Lambert
À La Licorne jusqu’au 23 février 2013

 

Lucie Renaud

À propos de

Décédée en 2016, elle était professeure, journaliste et rédactrice spécialisée en musique classique, en théâtre et en nouvelle littérature québécoise.

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