Entrevues

Pierre Antoine Lafon Simard, le Trillium et le parti pris de la création

Rolline Laporte

Adolescent, le Disneyland de Pierre Antoine Lafon Simard était Avignon en juillet. Plus tard, il a été formé en jeu au Conservatoire d’art dramatique de Québec, puis en mise en scène à l’École nationale de théâtre, avant de faire ses premières armes à Toronto. C’est pourtant en Ontario français, au Théâtre du Trillium, à Ottawa, qu’il a trouvé un espace de création stimulant et flexible pour affirmer sa signature et créer des spectacles à la hauteur de ses ambitions.

Tout a commencé par un coup de foudre artistique. Choisi pour jouer dans Écume, la première création dansante et aqueuse d’Anne-Marie White, Lafon Simard est rapidement tombé dans l’œil de la directrice artistique du Trillium, qui lui a offert une carte blanche pour mener des explorations théâtrales dans le giron de la compagnie, où il porte désormais le titre d’artiste associé. «Un directeur artistique qui vous prend sous son aile et vous donne les moyens d’essayer des choses, des moyens pragmatiques aussi, pour vivre, manger, c’est rare et c’est précieux dans notre métier», indique le jeune metteur en scène.

Leur complicité est telle qu’il cosigne la mise en scène de Déluge, la suite spirituelle d’Écume, avec White. «Artistiquement, on est parfois aux antipodes, mais on arrive à faire une mise en scène en parfaite synergie. Pour Anne-Marie, le mouvement est un langage et la création, un long processus. Alors que moi je travaille sur le texte, sur le sens, sur la mise en espace. On se complète bien», explique-t-il. Les concepteurs sont présents à chaque répétition et prennent part au dialogue. La création se déroule dans la même salle que celle où auront lieu les représentations. Un luxe que peu de compagnies peuvent s’offrir.

Au-delà du bucolique terroir

Pour créer ce qui allait devenir Taram, Lafon Simard a choisi de travailler avec les musiciens Pierre-Luc Clément et Olivier Fairfield, et avec la slameuse Marjolaine Beauchamp. Celle-ci est aussi l’interprète centrale du spectacle hybride qui aborde le mal-être, la misère et la féminité, qui ici rime avec fatalité, dans le village perdu de Notre-Dame-du-Laus, au nord de l’Outaouais. «Ça parle d’une réalité québécoise qui n’a plus du tout le charme bucolique du terroir, raconte Lafon Simard. C’est la poésie qu’on entend lorsqu’on se perd sur l’autoroute et qu’on arrête dans une station-service bizarre. On a un peu peur de se faire violer au détour, dans la poésie de Marjolaine Beauchamp.»

Dans une première version exploratoire, la slameuse était seule en scène, dans un cube recouvert de projections vidéo, enveloppée par une musique en direct presque constante, décrit Lafon Simard. Puis, un second personnage féminin, maintenant interprété par Micheline Marin, se greffe à la création, qui s’enrichit au fil des filiations troubles qui apparaissent entre les deux figures féminines. «Je trouvais ça quand même extrêmement prétentieux qu’un metteur en scène qui a fait les écoles de théâtre, qui arrive d’une bonne famille [sa mère est Dominique Lafon, théoricienne bien connue du milieu théâtral] puisse réfléchir sur ce que c’est d’être danseuse, pauvre, sous-éduquée dans un petit village du Nord-du-Québec. Il fallait traiter le sujet avec beaucoup d’humilité pour ne pas tomber dans les clichés, ce que, heureusement, la langue de Marjolaine ne m’aurait pas permis», explique le créateur.

Le droit à l’erreur

Depuis cinq ans, les permissions sont inhérentes à la création au Trillium. Lafon Simard a bien cru que ses «lubies vidéo coûteuses» allaient lui valoir son poste… Il demande trois immenses écrans de projection. Le Trillium se les procure, mais le jeune créateur s’aperçoit que ça ne fonctionne pas avec l’ambiance du spectacle. «J’étais tout penaud, je croyais qu’Anne-Marie allait me renvoyer. Or elle m’a dit: “C’est beau, moi aussi je trouvais ça trop gros, on va trouver le moyen de les utiliser ailleurs”.»

Le metteur en scène assure que White ne parle jamais budget, mais offre plutôt d’essayer concrètement ses idées. «Avec une liberté comme celle-là, j’ai pu trouver des éléments qui vont forger mon travail à venir. Je connais peu de gens qui ont cette ouverture-là, et c’est très rafraichissant.» Comment peuvent-ils se le permettre? «C’est un choix», répond sans hésiter Lafon Simard. «Il y a d’autres compagnies en Ontario français qui tournent dans les écoles et il faut que leurs spectacles se vendent, alors ils font des collages de Molière, montent Zone de Marcel Dubé ou du Michel Tremblay. Il faut que ça se vende pour 400 représentations. Et pourtant, au Trillium, les shows se vendent, ça tourne, mais je crois que jamais les mots “organisme à but non lucratif” n’ont été aussi probants.» 

Taram fait partie d’une série de spectacles de petit gabarit que le Trillium conçoit pour la tournée. Une prise de parole forte, une liberté totale dans la forme et le désir d’amalgamer le théâtre à d’autres disciplines permet d’y casser les idées reçues et d’affirmer le désir d’une création riche et atypique. Après avoir été présentée à la Nouvelle scène à l’automne 2011, la pièce s’installera à la Chapelle, à Montréal, au printemps 2013. Un choix logique qui cadre avec l’esthétique particulière et le rapport expérimental à la parole que propose le spectacle, soutient le metteur en scène.

«On travaille quand même avec des budgets restreints… On n’a pas de scénographe, on n’a pas vraiment de décor, tout est fait avec des objets trouvés, qui nous sont tous utiles. Ça tombe bien, parce que justement le spectacle tourne autour du concept de la nécessité.» Il s’est d’ailleurs inspiré du travail du cinéaste Harmony Korine, qui «prend une caméra et filme des quartiers défavorisés des États-Unis, sans le côté documentaire, mais en étant assis à la table avec les gens. Après deux heures et demie, ça devient un tableau impressionniste où la réalité elle-même fait de l’art. On trouve la même espèce de beauté dans Taram

Redéfinir les termes

Le créateur affirme que diriger Marjolaine Beauchamp, qui n’a aucune formation en théâtre, a redéfini sa manière de diriger les interprètes. «Les acteurs nous demandent constamment s’ils jouent assez juste, assez vrai, et avec Marjolaine, on n’a pas du tout à faire ce travail-là. Elle a des questions tout à fait pertinentes, fondamentales, sur le jeu que j’avais oublié qu’on pouvait se poser.» Ensemble, ils ont développé leurs propres codes, un nouveau langage. «Redéfinir les termes, c’est toujours très sain», conclut Lafon Simard.

L’interdisciplinarité faisait déjà partie de sa démarche artistique, puisqu’il fait partie du duo de DJ Ana Staël et est impliqué au centre d’artistes AXENÉO7, spécialisé en arts actuels. «Le milieu des arts visuels a retiré beaucoup de bons éléments des années 70: la structure du centre d’artiste, l’idée d’avoir de l’espace pour créer, que le résultat soit accessible gratuitement, alors que le théâtre s’est réveillé de ces années-là avec un gros mal de bloc et en ne sachant pas trop ce qui s’est passé. Je rêve d’un théâtre subventionné au fonctionnement, mais le théâtre coûte trop cher, c’est une utopie», analyse le créateur.

Le contraste entre les écosystèmes culturels québécois et allemand lui saute au visage l’été dernier, à Berlin, lorsqu’Anne-Marie White et lui sont invités à la Schaubühne à Berlin. Ils participent brièvement aux explorations de Wajdi Mouawad, en résidence là-bas, et en profitent pour échanger avec l’équipe de Thomas Ostermeier. Les conditions de création là-bas, bien sûr, font rêver… 

Une collaboration avec Steph Paquet

Le prochain projet de Pierre Antoine Lafon Simard sera en collaboration avec le musicien Steph Paquet, «une figure populaire de l’Ontario français, qui parle notamment des conditions dans les mines», indique le metteur en scène, qui travaillera autour du thème du mensonge, comme s’il faisait un one man show jouant sur les limites du récit biographique.

«Un exercice complètement schizophrénique», annonce-t-il. «Dans ma carrière artistique, ça a toujours été un grand dilemme d’où l’on vient, où l’on habite. Montréal, Québec, Toronto, Ottawa, je suis toujours le gars de la ville d’avant. En travaillant avec Steph Paquet, le thème de la culture franco-ontarienne va être inévitable, mais je ne suis pas pour autant un artiste franco-ontarien, explique Lafon Simard. Je suis québécois, ma mère est française, et je ne défends pas une culture en particulier.»

L’électron libre affirme n’avoir ni territoire ni discipline à défendre. «Je crois que nous ne sommes plus à une époque où le Québec a besoin de se définir régionalement pour se donner une couleur, un ton. Maintenant, les créateurs se promènent entre les lieux et entre les formes», résume-t-il.

Taram

Texte : Marjolaine Beauchamp. Mise en scène : Pierre Antoine Lafon Simard. Son et musique : Pierre-Luc Clément et Olivier Fairfield. Éclairages : Guillaume Houët. Avec Marjolaine Beauchamp et Micheline Marin. Une production du Théâtre du Trillium. À la Chapelle du 19 au 23 mars 2013.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *