Critiques

Le NoShow : Pour une éternelle fête de l’art

Lise Breton

Alexandre Fecteau a tenu parole hier soir au Périscope avec son NoShow. Encore une fois le solide concepteur de théâtre documentaire nous livre un «non-spectacle spectaculaire» pour une stimulante réflexion sur la condition des gens de théâtre. Entre la passion du métier et la douloureuse réalité économique, entre l’éphémère consécration des applaudissements d’un soir et les brutaux lendemains désargentés, on comprend que la vie d’artiste, la vie de «bohème» porte en elle toutes les gratifications. Bien sûr, le théâtre est un engament avec la pauvreté, mais il est aussi le lieu de la rencontre, et pour cette rencontre, ces moments de magie pure, les comédiens, les artistes, les créateurs sont prêts à jouer jusqu’au bout.

De fait, les compagnies de Montréal (DuBunker) et de Québec (Nous sommes ici) nous convient à une grande fête sur la pelouse du Périscope – où des tentes plantées depuis quelques jours nous rappellent le mouvement Occupy -, fête qui commence par un barbeq de hot-dog et se conclut par une guerre de guimauves dans le public. Puis dès l’entrée dans le théâtre, il faut choisir. Choisir ce que l’on paiera pour le spectacle à venir: un bulletin de vote compare les prix d’une messe, d’un film sans popcorn, d’un concert de musique classique, d’un match de hockey et chacun de cocher la case correspondante au montant qu’il va débourser.

Quelques étapes de ce NoShow, ce «show-must-go-on-à-tout-prix», incluent un choix du public. Dès la comptabilité des recettes terminée, la troupe oblige le public à éliminer trois des quatre comédiens, parce que la somme recueillie est insuffisante pour payer tout le monde. Il faudra bien vivre avec ce choix déchirant. Mais les exclus sont réintégrés par une caméra en coulisse où on peut voir leur réaction. Toujours par le biais de la caméra, on les suit à l’extérieur où ils organisent une grève. Pendant ce temps le non-spectacle, conçu comme une assemblée générale, se poursuit dans la salle. L’ordre du jour se déroule inexorablement, les scènes des exclus étant résumées sommairement  et annulées. Ainsi ce NoShow jusqu’au-boutiste sera différent à chaque représentation, puisque les scènes jouées sont liées aux comédiens choisis par le public.

Résultat d’une longue et difficile gestation, ce spectacle parle de la matière première du théâtre, c’est-à-dire des comédiens. Conditions de vie, salaire dérisoire, putasserie du métier, bitchage entre eux, jeu de séduction aux limites du harcèlement, mais aussi matins radieux, poésie, représentations magiques, complicité, rencontres… Au-delà des gens de théâtre, ce spectacle est un clin d’œil à tous les créateurs dont les conditions de travail se ressemblent et qui font ce métier par passion, parce que «l’art change la vie». Même si l’épuisement veille, même si le doute torture, la rage d’inventer, de risquer, de proposer du neuf l’emporte. Car le moment de rencontre entre les comédiens et le public, entre le quotidien et le voyage de l’imaginaire l’emporte sur les embûches de la pratique théâtrale.

Le NoShow joue sur l’abolition du quatrième mur, comme dans toutes les productions de Fecteau: on demande de laisser les cellulaires allumés et de les utiliser, on suit les comédiens dans les coulisses, on convie les spectateurs à témoigner de leur amour du théâtre et même à téléphoner à un ami pour l’inviter à une représentation, une spectatrice ira même jouer une scène de L’Affiche avec François Bernier, comédien dans la création de Philippe Ducros. Les choix du public, la guerre de guimauve… le théâtre sans public n’existe pas. Le NoShow nous convie à la fête éternelle et nous en propose un exemplaire. Une soirée de plaisirs simples entrecroisés de réflexions, de questionnements… Une soirée où hédonisme et intelligence se relancent pour notre plus grand bonheur.

Le NoShow

Texte: François Bernier, Alexandre Fecteau, Hubert Lemire et Maxime Robin, avec la collaboration des acteurs. Mise en scène: Alexandre Fecteau. Avec Francesca Bárcenas, François Bernier, Frédérique Bradet, Anne-Marie Côté, Éliot Laprise, Hubert Lemire et Sophie Thibeault. Une coproduction du collectif Nous sommes ici et du Théâtre DuBunker. Au Périscope, à l’occasion du Carrefour international de théâtre, jusqu’au 8 juin 2013.

Un commentaire

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