Critiques

Les oiseaux mécaniques : Dire non aux diktats

Il est difficile de décrire précisément Les oiseaux mécaniques, mais ceux qui avaient vu le précédent spectacle du Bureau de l’APA, La Jeune-fille et la mort, y retrouveront le même foisonnement décousu qui fait de Laurence Brunelle-Côté et Simon Drouin deux créateurs hors-normes, hurluberlus déroutants et uniques dans le paysage scénique montréalais.

Flanqués de plusieurs membres de l’Orchestre d’hommes-orchestre (dont fait partie Drouin), ils proposent ici un détournement de la 9e Symphonie de Beethoven, composant leur spectacle comme le maître son chef-oeuvre: en quatre mouvements avec thèmes, variations, réexpositions, codas.

En utilisant l’image de la serinette, instrument de musique mécanique utilisé au 18e siècle en France et destiné à enseigner de courtes mélodies à des oiseaux siffleurs comme le canari, Brunelle-Côté et Drouin nous parlent d’aliénation. En effet, à force d’entendre à répétition ladite mélodie, les oiseaux finissaient par la reproduire, oubliant du même coup leur chant naturel. «Ouir c’est obéir» nous diront les performeurs.

Comment alors être libre dans un monde où nous sommes constamment envahis par les sons? Et comment se défaire des idées toutes faites, échapper au conformisme, survivre à l’avalanche de mots qui nous sont «serinés» de toutes parts? Le simple fait que l’on réponde à un prénom, amalgame de sons répétés à l’envie qui en vient à définir notre identité, n’est-il pas troublant?

Mais ne vous attendez pas à être guidés pas à pas à travers une brillante démonstration sur le sujet: le Bureau de l’APA n’a pas l’habitude de prendre le spectateur par la main, il a plutôt tendance à le laisser se débrouiller seul face à ce qui ressemble plus à de la performance qu’à du théâtre, mélange hétéroclite de disciplines et de talents, qui peut sembler abscons à première vue.

La Jeune-Fille et la Mort était campée dans une salle de classe. Cette fois-ci, on nous transporte dans une sorte de salle de concert qui semble sortie tout droit de l’esprit du professeur Foldingue. Sur scène, un bric-à-brac fait de bricolages ahurissants, incluant des violons mécaniques (conçus par Maxime Riou) et des ailes de corbeaux mues par une machine à coudre. Et bien sûr, un débordement de son et d’images, comédiens se couvrant le visage de peinture, image vidéos projetées en temps réel, toiles, pot de fleur posé sur un tourne-disque et tournant sans fin sur lui-même…

Ils en font la preuve par l’exemple: une telle abondance de stimulis est vouée à nous submerger, et on peine à donner un sens à ce que l’on voit. Preuve que le Bureau de l’APA fait bon usage de l’autodérision, un des performeurs, le critique de théâtre Alain-Martin Richard, invité à participer au spectacle, nous lancera: «il ne suffit pas d’être virtuose, encore faut-il avoir quelque chose à dire».

À l’apprentissage discipliné, Brunelle-Côté, Drouin et leur complices répondent par le chaos; aux idées prémachées par une performance ouverte à l’interprétation; à l’aliénation sociale par une forme artistique impossible à catégoriser. Une impression prédomine et perdure: l’affirmation d’une prise de parole libre et résistante. Que l’on soit séduit, troublé ou totalement perplexe, on ne peut qu’admirer la singularité de la proposition.

Les oiseaux mécaniques

Texte et mise en scène: Laurence Brunelle-Côté et Simon Drouin. Production du Bureau de l’APA. À Espace libre jusqu’au 21 décembre 2013 et à la Salle Multi de Méduse les 5 et 6 février 2014.

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