Entrevues

Robert Lepage révèle ses arcanes majeurs

Quand le Réseau 360, qui regroupe l’ensemble de salles circulaires de par le vaste monde, a proposé à Robert Lepage de présenter un projet, il est arrivé avec quatre spectacles! Au départ, Jeux de cartes devait être une seule et même œuvre, d’une durée de 12 heures. Puis, concédant que le projet était «un peu ambitieux», le metteur en scène a décidé de réaliser chaque atout indépendamment des autres. Pique et Cœur, les deux premiers volets de cette tétralogie, sont programmés à la Tohu, à Montréal, à partir du 14 janvier.

En conférence de presse, Lepage dévoile son jeu et abat son carré d’as: «Les jeux de cartes ont un ensemble de règles, de signes, de probabilités mathématiques et numérologiques, et d’infinies possibilités de combinaison: c’est le principe même de la tétralogie, explique Robert Lepage. Héritage de la culture arabe, les atouts ont une symbolique. Dans les anciens jeux de cartes, le pique était l’Épée, qui évoque le monde militaire ; le cœur était la Coupe, relié à l’amour, aux croyances et aux superstitions; le trèfle était le Bâton, image qui renvoie au milieu ouvrier et paysan et le carreau symbolisait le Diamant, les pièces de monnaie, le monde des affaires, des bijoux et de l’argent. Dans Pique, on retrouve les quatre éléments en quatre histoires parallèles qui font se croiser des personnages du monde de la guerre, des affaires, des croyances et du jeu.»

Pique se situe au printemps 2003, quand Georges W.Bush décide de bombarder Bagdad et que le monde arabe commence à s’enflammer: «À cette époque, j’étais à Las Vegas pour Ka, le spectacle du Cirque du Soleil. Je me suis aperçu que la mythologie de Las Vegas s’apparentait à celle de la culture arabe: l’oasis, le mirage, les mille et une nuits, Aladin… J’ai même découvert, pas très loin de Las Vegas, un petit village dans le Nevada qui servait de camp d’entrainement aux Américains, avec figurants et acteurs d’Hollywood parlant en arabe!»

Ce que Lepage ne dit pas, c’est que les Américains avaient donné à leurs soldats des jeux de cartes représentant les Irakiens les plus recherchés, les ennemis à laisser sur le carreau…

Les règles du jeu

Pour la constitution des équipes, Lepage a suivi les règles qui viennent avec le jeu: «Dans chaque famille, il y a 13 cartes, j’ai donc choisi 13 acteurs, six jouant dans Pique et sept dans Cœur. Ensuite, on va prendre les deux paquets (sic), les brasser et les couper, et cela déterminera la distribution de Trèfle et Carreau».

Espagnols, Allemand, Britanniques, Québécois, Français, la distribution est internationale et le spectacle polyglotte, on y parle français, anglais, espagnol et arabe. Travaillant à partir d’improvisations, Lepage choisit ses comédiens pour leur créativité: «Ils ont des idées et aiment en débattre. Pour les premières explorations, j’ai rassemblé ces gens et je leur ai dit ne pas savoir où je m’en allais. Alors on s’est assis, on a joué aux cartes et il s’est passé des choses, forcément…»

L’art naît de la contrainte

La particularité de cette tétralogie est sa mise en scène circulaire. Selon Lepage, cela permet de renouer avec les origines du théâtre: «On s’est beaucoup protégé dans le théâtre du 20e siècle, on a créé un quatrième mur, installé des écrans. J’étais tanné de jouer en sandwich entre deux images, mon théâtre était devenu très bidimensionnel. Dans mes derniers spectacles, la scène n’avait pas plus de cinq pieds de large. Entre le tulle, les écrans et les projections, je jouais à l’égyptienne dans un monde d’images! J’avais envie d’aller vers quelque chose de plus théâtral, de retrouver le sens même du théâtre comme forum où il se brasse des idées. Dans ce projet tridimensionnel, les spectateurs, en voyant les autres en face d’eux, sont conscients de faire partie d’une communauté qui en regarde une autre raconter une histoire.»

Travailler en circulaire peut s’avérer contraignant. «Mais j’aime beaucoup la contrainte, dit Lepage. Et ce n’est pas la première fois! Pour le spectacle de Peter Gabriel, nous étions déjà en circulaire, aussi j’avais une idée des problématiques, et des solutions à apporter, qu’elle soient techniques ou artistiques.»

Ici, point de coulisses, ni de cour, ni de jardin. Techniciens et comédiens évoluent sous la scène: «On dirait une station orbitale. Chacun a son coin, sa logique. Cela demande des acteurs acrobates, qui circulent à quatre pattes sous le plateau pour les changements de costumes et de maquillage. Pour les techniciens, qui se déplacent sur des petits bancs à roulette, c’est une grande contrainte, et ils ne trouvent pas toujours ça très drôle!»

Des spectacles comme des bijoux

Créé à Madrid en 2012, Pique a été présenté dans le circuit des théâtres circulaires en France (Paris, Lyon, Amiens, Châlons-en-Champagne…), à Londres, à Vienne. «À Moscou, on a joué dans un vrai cirque, on entendait les lions et ça sentait le fauve!»

Certains critiques français, tout en soulignant la «prouesse théâtrale», ont reproché à Lepage une certaine naïveté du propos: «Mes spectacles se développent devant le public. On arrive dans un lieu, un pays, une salle qui nous accueille, on présente le spectacle et on en profite pour le déshabiller, le sculpter, le renforcer. Mes spectacles comme les bijoux demandent un polissage. Au bout de cinq ou six ans, ils brillent!»

Jeux de cartes, Pique

Texte et mise en scène: Robert Lepage. Une production d’Ex Machina. À la Tohu à partir du 14 janvier 2014.

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