Critiques

Chlore : Prison de chair

Alors qu’elle avait seulement neuf ans, la petite Sarah vécut un drame épouvantable, transformant sa vie en cauchemar: deux de ses camarades de classe, excédés par son fredonnement incessant de La Mélodie du bonheur, et peut-être même excédés par la simple existence de celle que tous les gamins surnommaient «gros tas», la forcèrent à avaler du chlore, histoire de la faire enfin taire. Laissée pour morte, la petite fille en perdit la voix et la motricité. 

Communiquant uniquement à l’aide de clignements d’yeux, la jeune fille vit clouée au lit et cloîtrée dans le sous-sol de la maison familiale depuis dix ans lorsqu’un jeune voisin commence à lui rendre visite deux fois par semaine. Le malaise initial cède progressivement la place à une étrange amitié alors que le jeune homme prend conscience de la détresse de Sarah et de ses parents.

Inspirée de faits réels, la pièce de Florence Longpré (assistée de Nicolas Michon), n’explore par les motivations, mais les conséquences de ce terrible geste sur celle qui en a été la victime et sur son entourage, sans toutefois s’attarder sur les aspects cliniques (à l’exception d’une scène où les parents font la toilette de leur fille tout en se disputant). Qu’est-ce qu’un esprit sans corps pour l’accompagner? Peut-on avoir le goût de vivre lorsque les jours se succèdent et se ressemblent tous, lorsque l’on dépend entièrement d’autrui, lorsque l’esseulement est la seule perspective d’avenir? Et quel impact avons-nous sur la vie des autres?

Le texte, qui évite heureusement l’écueil du pathos, présente certes quelques maladresses, mais on les pardonne volontiers, tant il suscite en nous d’empathie. Il faut dire qu’il est porté par des comédiens de talent: avec des moyens extrêmements limités, Debbie Lynch-White parvient à communiquer un impressionnant éventail d’émotions; dans le rôle de Richard, le narrateur, Samuël Côté, oscille avec justesse entre le malaise, la cruauté, l’empathie et la culpabilité; quant à Annette Garant et Claude Poissant, les parents, ils nous font voir l’étendue de leur amour, de leur tristesse et de leur résignation. Poissant, que l’on voit décidément trop peu sur scène, est parfait dans le rôle du père un peu bourru traversé de pensées inavouables.

La mise en scène (également de Longpré et Michon), séduit par son inventivité avec la constante présence sur scène de trois ballerines (il y en avait quatre lors la création à La Petite Licorne l’an dernier), qui, en plus de jouer les accessoiristes, sont les témoins muets et compatissants du drame familial et représentent les rêves à jamais envolés de Sarah, prisonnière de son corps tandis que ces dernières contrôlent parfaitement leurs moindres muscles. Une belle trouvaille qui enrichit le récit tout en l’ancrant dans un univers non-réaliste.

Avec tout ça, on a déjà hâte à la prochaine création de cette toute jeune compagnie qu’est le Théâtre du Grand Cheval.

Chlore. Texte et mise en scène de Florence Longpré et Nicolas Michon. Une production du Théâtre du Grand Cheval. Au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 15 février 2014.

 

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