Critiques

Emmac Terre marine : Se laisser bercer

Dans le conte inuit de La Femme squelette, une jeune fille est précipitée dans la mer suite à la mort de son père, puis remontée à la surface par un pêcheur qui lui redonne vie. «Ton monde s’écroule. Maintenant, il te faut traverser le désert qui s’étend entre les bras de ton père et celui de ton premier amoureux.»

Danseuse, artiste visuelle, marionnettiste, peintre, Emmanuelle Calvé a mené depuis 2011 un long travail de recherche pour la conception d’Emmac Terre marine. Alors qu’elle est en démarche de création, elle est frappée par la mort et confrontée au deuil. Inspirée par La Femme squelette, elle choisit de raconter l’histoire d’une jeune femme qui émerge, qui revient à la vie après avoir plongé au plus profond d’elle-même et affronté ses démons intérieurs.

C’est en se rapprochant de la nature et en observant les animaux qu’elle va peu à peu apprivoiser le cycle de la vie, qui passe par la mort. Une évidence qu’on oublie en déniant la seule certitude de l’existence. Mourir à soi pour renaître est le principe même du rite de passage, faire le deuil d’un état pour accéder à un autre état, parfois dans la souffrance.

Habile à provoquer les rencontres, Emmanuelle Calvé a réuni autour d’elle des artistes et des artisans pour qui l’amour et l’espoir ne sont pas de vains mots. Et on le ressent fortement tout au long du spectacle. «Tout ce que l’on souhaite en silence est dans l’immensité du désir.»

Emmanuelle Calvé donne à voir une danse organique, plus expressive qu’académique, tout en pleins et en déliés, à la fois puissante et délicate. Par moments, elle semble transfigurée, habitant son corps avec une grande concentration, faisant naître des mouvements de la fusion et de la nécessité, construits en harmonie avec ceux qui l’entourent.

Un comédien (Jean-François Blanchard) et une danseuse (Jody Hegel), habillés de noir comme les manipulateurs de marionnettes, animent le corps de la femme squelette, l’accompagnent dans ses déplacements, la transforment d’un accessoire en sirène, en poisson, en oiseau… Avec des marionnettes fragmentées et quelques morceaux de tissu, ils font surgir des personnages, des animaux, des créatures fantastiques. Ainsi, les oies sont figurées par une paire d’ailes, une image très efficace en plus d’être poétique.

Discret, assis à l’avant-scène côté cour, devant un lutrin et quelques feuilles de papier, Richard Desjardins suit attentivement ce qui se passe sur scène. Auteur du texte, de sa voix grave et voilée, il livre un long poème tiré du conte, une adresse directe à la jeune femme: «Tu es, tu as été et tu seras l’immortelle éphémère. Aime maintenant, Emma!» Dans ce registre, Desjardins excelle (évoquant, bien sûr, son sublime Nataq), porteur de mots et d’images, mots d’amour et de rage contenue qui rappellent l’engagement de l’homme.

La scénographie de Richard Lacroix, aux belles lignes épurées, joue sur le bleu des immensités désertiques et la transparence de la glace. Des films de plastique suspendus au-dessus de la scène créent des reflets irisés, évoquent la surface d’un lac gelé. Un décor dynamique, qui évolue tout au long du spectacle, de la nuit étoilée aux fonds sous-marins, de la banquise enneigée à la mer étale, remarquablement mis en valeur par les éclairages subtils de Karine Gauthier. Enfin, la musique de Jorane, mélodieuse et aérienne, enveloppe le tout d’une grande douceur.

Faisant une large place à l’imaginaire du spectateur, ce spectacle mûri, poétique et sensible, procure une réelle sensation de bonheur, comme un rêve éveillé, un moment suspendu, une méditation spirituelle… Quelques instants de beauté dans un monde qui en a bien besoin, quelques minutes de poésie pour oublier le brouhaha stérile: Emmac terre marine est un spectacle qui fait du bien à l’âme. «Un trésor n’existe que si quelqu’un le cherche.» Ne cherchez plus, il est là.

Emmac Terre marine

Direction artistique, chorégraphie, conception des marionnettes et adaptation du conte: Emmanuelle Calvé. Textes et narration: Richard Desjardins. Musique: Jorane. Scénographie: Richard Lacroix. Éclairages: Karine Gauthier. Avec Emmanuelle Calvé, Jody Hegel et Jean-François Légaré. Une production de Danse-Cité. Au Théâtre Rouge du Conservatoire d’art dramatique de Montréal jusqu’au 15 mars 2014. À la Maison Théâtre du 22 au 26 novembre 2017.

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