Critiques

L’architecture de la paix : Les bonnes intentions

Après avoir lu un texte dans une revue d’architecture, sur ces architectes qui reconstruisent les villes détruites par la guerre ou les catastrophes naturelles, la chorégraphe et directrice artistique de Pigeons International, Paula de Vasconcelos, a eu envie de créer un spectacle à partir de cette notion de l’espace qui peut guérir et apporter la paix.

Sa complice dans l’aventure, Evelyne de la Chenelière, s’est dit que les mots pouvaient avoir ce pouvoir aussi, de reconstruire la mémoire et l’espoir des survivants. Voilà les prémices très intéressantes d’une œuvre prometteuse. Mais on le sait : au théâtre, comme dans vie, les bonnes intentions ne sauraient suffire.

Dans un décor de paravents d’osier et de tapis tressés d’un jaune ocre évoquant un pays chaud, un homme et une femme (Daniel Parent et Pascale Montpetit, solennels et neutres), parents dévastés par un «grand ébranlement», évoluent tels des zombies, s’accrochant à des bribes de souvenirs, à une mémoire défaillante à laquelle ils ne savent plus s’ils peuvent se fier. Il y a quelque chose de coupable dans leur ton:«Tu ne l’as pas reconnu. – Il était mort, il serait parti de toute façon».

Des images leur reviennent sous forme d’énumérations: les drones dans le ciel comme une nuée de bourdons, la fumée noire, les gens qui courent pour fuir les lieux de la catastrophe. Puis, les mêmes mots:«Je ne me souviens pas», comme une faute impardonnable. Ces parents avaient un fils, amoureux (Philippe Thibault-Denis formant un couple bien assorti avec Ana Brandão), parti sur la plage un soir de fête, nuit de dangers, aux yeux des survivants.

Que s’est-il passé? Quelle est la nature de la catastrophe? Le fils est-il mort dans un bombardement? «Nous sommes sains et saufs, est-ce un miracle ou un hasard?» s’interrogent-ils, à travers les images qui leur reviennent, leur fils dans leurs bras en une accolade tendre, un dessin d’enfant, une maison comme celle qu’ils ont perdue.

Immobilité et lenteur, ainsi que la musique enveloppante d’un percussionniste (Carlos Mil-Homens, à la présence chaleureuse), rythment la représentation, qui s’étiole. Quelques mouvements dansés, à peine chorégraphiés, une suite de tableaux par trop monocordes, rien ne permet vraiment à l’émotion d’affleurer dans ce spectacle trop doux, douceâtre.

Quand le fils revient raconter que «cette nuit-là», il est entré dans la maison, sans faire de bruit, et que les phrases du début sont répétées: «Tu ne l’as pas reconnu, on avait la tête pleine d’ennemis. – Ce fut le grand ébranlement», alors on se dit que peut-être le père a tué son fils… Surtout, on pense que cette histoire est incompréhensible, qu’on nous donne trop, ou pas assez, d’informations: trop pour se construire une fable à soi, pas assez pour adhérer à leur fable à eux. Les créatrices avaient un beau sujet à explorer; hélas! la magie n’a pas opéré! Le texte, fragmentaire, et l’exploration gestuelle, mal investie, n’ont pas résulté en une œuvre forte.

L’architecture de la paix

Mise en scène de Paula de Vasconcelos. Texte d’Evelyne de la Chenelière. Une coproduction de Pigeons International et du Teatro São Luiz de Lisbonne. À l’Espace GO jusqu’au 22 mars 2014.

 

Journaliste depuis une trentaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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