Critiques

Les Rois du suspense : Délicieusement (il)logiques

Du suspense, il n’y en a peut-être pas (quoique…) dans ce court spectacle où deux doux farfelus s’évertuent à désamorcer à l’avance tous leurs trucs en nous informant régulièrement de ce qui va se passer. Mais ce Grand Magasin est plein de surprises que les deux originaux magasiniers – Pascale Murtin et François Heffler, ils travaillent ensemble depuis trente ans! − vont s’ingénier à sortir de leurs boîtes et de leur esprit astucieux et malicieux.

C’est d’abord un véritable plaisir pour l’esprit que ce jeu de construction-déconstruction des codes théâtraux. Soulignant à gros traits les évidences, les auteurs-comédiens finiront d’ailleurs par mettre en question le quatrième mur:«Ne vous retournez pas! On nous regarde.» Mais dés le début, se soufflant les répliques, comme dans une répétition, se relançant la balle, comme s’ils improvisaient, ils nous informent de ce qu’ils sont en train de faire, de ce qu’ils vont faire et… de ce qu’ils ont fait. Car, disent-ils à l’unisson, «pour qu’il y ait suspense, je dois savoir à l’avance ce qui va se passer». Mais, rois du paradoxe et autoproclamés maîtres des conventions, ils s’empressent aussitôt de ne pas faire ce qu’ils annoncent, comme ils le constatent eux-mêmes, imperturbables:«Vous ne faites jamais ce que vous dites.» Pour conclure, contre toute attente:«Cela dit, ça avance.» Ils vont cependant nous ménager un autre retournement quand ils se mettent à faire… ce qu’ils nous avaient annoncé. Et ils paraissent eux-mêmes s’en émerveiller. Par où on voit que s’ils annulent apparemment l’effet de surprise, ils créent chez le spectateur un état d’attente permanent.

De la même façon, les sketches qui rythment le dialogue nous apparaissent à première vue complètement gratuits et arbitraires jusqu’à ce qu’ils s’insèrent dans l’atmosphère générale de libre fantaisie: on ne fait pas ce qu’on dit, mais on peut le faire aussi si on veut. Ainsi, après avoir accepté de se présenter nu, François Hiffler va, au contraire, nous revenir de derrière son miroir-paravent, complètement habillé, mais autrement. Quant à sa partenaire, elle réussit parfois –ou pas, mais selon une logique interne− son lancer de chaussures. Ce va-et-vient d’affirmations et de contradictions a quelque chose de mathématique. Et si la désinvolture vis-à-vis de la logique nous oriente du côté de l’absurde (on pense parfois à Ionesco), ce jeu formel de variations fait aussi penser à l’Oulipo. On parlerait de théâtre-concept si le terme n’apparaissait trop lourd et trop prétentieux pour ces soixante minutes de dialogue humble et drôle.

Car le plaisir qu’on a, c’est d’abord, tout simplement, de les voir aller, ces deux-là, avec leur physique anguleux, improbable, leurs vêtements soigneusement choisis pour être à la fois quotidiens (elle en pantalon blanc et t-shirt noir) et de mauvais goût (lui, pantalon vert, chemise orange, blouson jaune). Le sourire accroché aux lèvres, on les regarde, affairés et apparemment désordonnés, déplacer leurs boîtes, leurs vases, leurs morceaux de bois. Proches et en même temps mystérieux, comme le symbolise le vouvoiement entre eux, si étrange dans ce rapport d’extrême complicité, mais révélateur en même temps d’une sorte d’incommunicabilité absolue.  

Ah oui, il y en a du suspense: quand on se demande combien de temps vont tenir les deux tuyaux hauts et étroits que l’élément mâle du duo place l’un sur l’autre. Avec toutes les autres, on vous laisse cette surprise-là. Pour résumer, un spectacle  bien français, mais finalement inclassable, et juste assez court pour qu’on ait envie d’en redemander. Une prochaine fois.

Les rois du suspense. Texte et mise en scène de François Hiffler et Pascale Murtin. Une production de Grand Magasin. À l’Usine C jusqu’au 7 mars 2014.

 

 

 

Collaboratrice de JEU depuis plus de 20 ans, elle est chargée de cours à l'Université de Montréal.

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