Critiques

AVALe : Petit traité sur la colère

N’ayant vu que leur précédent spectacle, Just fake it, j’avais surtout retenu des artistes de Joe Jack et John, hormis leur esthétique théâtrale dépouillée mais ingénieuse, qu’ils ne feignaient pas l’émotion, les émotions qui nous atteignaient implacablement. À nouveau, avec ce spectacle au titre violent, AVALe, alors que les interprètes jouent toujours leurs personnages sur un mode performatif, ils arrivent, à travers les silences, la lenteur et les répliques bien placées, à installer un climat propice à susciter l’adhésion. Et là, au moment où le public, amadoué, distrait par l’humour, autre force de cette équipe de créateurs, croit pouvoir s’assoupir, on lui assène le grand coup!

Cette nouvelle production, qui gagnerait sans doute à voir préciser ses enjeux, mise beaucoup sur l’étrangeté et la surprise. De façon notoire, la compagnie et sa directrice artistique, Catherine Bourgeois, font appel à des comédiens hors normes, avec un handicap intellectuel ou physique, ou ne maîtrisant pas bien la langue française, ce qui crée à coup sûr un léger inconfort dans le public. Mais ce n’est pas le seul, ni même le principal facteur de cette étrangeté, de ce décalage qui place le spectateur en état de réception instable, donc attentif. On ne s’ennuie pas durant l’heure et quelque de la représentation, où rien n’est cependant vraiment prévisible.

Dans l’espace presque vide, où l’on distingue, à droite, un établi sur lequel sont posés quelques outils, jouxté, au sol, d’une cage avec une poule – empaillée – à l’intérieur, et à gauche, une petite table et deux chaises, un mystérieux personnage entre avec une grande boîte sur roulette, munie de portes et de fenêtres à volets. Ce cube multifonctionnel symbolisera la maison de Mike (Michel Nimbley, qu’on a vu dans Just fake it et dans le film Gabrielle), qu’il partage avec Jackie (Jacqueline van de Geer, comédienne d’origine néerlandaise). Lui, handicapé intellectuel, endure la frustration de ne pas être autonome, accroché à son téléphone qui le renvoie d’une boîte vocale à une autre à l’infini. Elle, comédienne vieillissante, vit au jour le jour l’humiliation des auditions pour des pubs stupides et, en attendant, vend des cup cakes au dépanneur.

Autour de ces deux êtres non choyés par le sort, qui leur fait vivre toutes sortes d’émotions contradictoires avant qu’éclate enfin leur colère, l’étrange personnage du Tigre (joué par Anthony Dolbec, comédien atteint d’une forme d’autisme), sorte de diable virtuel, hante leur esprit, prévoit leurs réactions et les pousse vers l’explosion, après avoir donné au public un cours sur les bienfaits de la colère. Les trois comédiens sont intenses, d’une présence désarmante. Dimbley a le don de faire rire, mais peut aussi se faire menaçant. Van de Geer, sympathique, pique une crise mémorable lors d’une audition. Dolbec incarne le ténébreux avec juste ce qu’il faut de bizarre décalage et, à la fin du spectacle, interprète avec aplomb une vieille chanson d’amour… décalée.

La metteure en scène a l’art de briser la routine narrative, de réinventer les codes de la représentation théâtrale. Son spectacle est riche d’inventivité. Pourtant, le numéro de la chanson finale, tout bien fait qu’il soit, ne cadre pas trop avec ce qui précède. On demeure dubitatif quant au message qu’on a voulu transmettre par cette œuvre originale, au thème pas assez développé.

AVALe

Conception et mise en scène de Catherine Bourgeois. Texte collectif, avec la collaboration de Jean-François Nadeau. Une production de Joe Jack et John. Au Théâtre Aux Écuries jusqu’au 29 mars 2014.


Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une vingtaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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