Critiques

Le Songe de Chris Abraham

Chris Abraham, metteur en scène torontois de plus en plus connu au Québec, est également une étoile montante de Stratford. Tous ses spectacles, depuis cinq ans, ont été de véritables succès. Ce deuxième Shakespeare (après Othello l’année dernière) constitue à n’en pas douter une production qui porte sa marque en ce que, démontrant de nouveau une grande intelligence dramatique, il a réussi à retenir l’essence de la pièce tout en la réinventant et en mettant de l’avant certaines préoccupations sociales.

Moyennant quelques modifications dans la distribution (Lysander joué par une femme et Titania jouée par un acteur travesti en femme), Abraham est parvenu à faire d’une pièce sur l’amour hétérosexuel, une œuvre actuelle abordant le caractère fluide de l’identité sexuelle. D’une part, cette proposition scénique s’inscrit dans la lignée du théâtre élisabéthain, qui est basé sur le travestissement, tous les acteurs étant des hommes. D’autre part, ces substitutions prolongent la thématique de la métamorphose, au cœur de la pièce de Shakespeare.

De même, il semble tout à fait logique d’avoir ajouté à cette pièce à tiroirs un autre niveau métathéâtral, en imaginant qu’elle est jouée lors du mariage (interracial) d’un couple gai, qui constitue tout à la fois un prologue festif à la représentation et l’arrière-plan de la pièce, alors que la scène est à l’occasion envahie par les invités festifs et que le couple nouvellement marié (à l’instar de Titania et d’Oberon pour la pièce de Bottom) assiste comme nous à la pièce, « mise en scène » par Puck.

La scénographie hybride de Julie Fox suggère tout à la fois la cour arrière d’une maison où aurait lieu la cérémonie (avec, au milieu, la boîte du DJ qui produit l’environnement sonore de la pièce tout autant que la musique de la réception) et une forêt enchantée pouvant abriter des fées (jouées ici par des enfants). Par ailleurs, l’ajout d’un personnage sourd (le père d’Hermia), qui communique en langage des signes, montre que le metteur en scène a le souci de représenter une communauté diverse.

Est-ce le contexte festif qui rehausse les qualités comiques de A Midsummer Night’s Dream? L’ancrage contemporain de la pièce, qui donne lieu à un certain nombre d’anachronismes (barbecue, attirail de camping et gadgets électroniques), semble s’accorder avec la liberté de jeu des comédiens, qui trouvent plus d’une occasion de faire des clins d’œil au public, voire même d’allonger certaines scènes comiques, non seulement dans la dérisoire pièce de Bottom (joué remarquablement par Stephen Ouimette), mais dans les nombreuses scènes de querelles entre les amoureux, jouées de façon burlesque.

Le parti-pris de Chris Abraham aurait pu choquer un public somme toute assez conservateur à Stratford. Le rire aura-t-il permis de contrecarrer l’anxiété qui vient nécessairement avec toute remise en question de l’identité sexuelle? Ce n’est pas le moindre génie d’Abraham que d’avoir fait de cette pièce qui célèbre le solstice d’été le lieu d’un carnaval, où la transgression et l’inversion sont permises et encouragées, invitant les spectateurs à questionner un ordre social tout en leur donnant un pur plaisir théâtral.

A Midsummer Night’s Dream

Texte de Shakespeare. Mise en scène de Chris Abraham. Au Festival Theatre jusqu’au 11 octobre 2014.

Johanne Bénard

À propos de

Johanne Bénard enseigne la littérature française du XXe siècle au Département d’Études françaises de l’Université Queen’s (à Kingston en Ontario). Son intérêt pour le théâtre l’amène à fréquenter les théâtres de Montréal et de Stratford. Spécialiste de l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline, son travail de recherche porte actuellement sur les rapports entre l’œuvre de Céline et le théâtre de Shakespeare.

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