Critiques

Je ne suis jamais en retard : Paroles essentielles

En 1976, au TNM, La Nef des sorcières, spectacle féministe conçu par la grande Luce Guilbault, qui avait réuni pour l’occasion plusieurs auteures et comédiennes engagées, avait créé une immense onde de choc. Celle-ci s’était poursuivie, deux ans plus tard, avec la pièce à scandale de Denise Boucher, Les fées ont soif, au même endroit. Époque florissante de la parole féministe, qui pouvait alors s’exprimer sur la plus grande scène montréalaise !

Près de 40 ans plus tard, les comédiennes Lise Roy et Markita Boies, qui ont convoqué des auteures pour un projet similaire, présentent Je ne suis jamais en retard à la salle Jean-Claude-Germain, espace intime du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. La mode n’est plus au féminisme, la prise de parole féminine paraît souvent suspecte, et le spectacle s’est créé en autogestion. Peu de moyens donc, mais une grande détermination à faire entendre des paroles essentielles.

Parmi les auteures invitées, la poète Nicole Brossard, la seule à avoir été de La Nef…, leur a offert un dialogue assez philosophique entre deux écrivaines vieillissantes, dont le titre du spectacle est tiré. Chacune des auteures – de différentes générations : Louise Bombardier, Marie-Ève Gagnon, Nicole Lacelle, Dominick Parenteau-Lebeuf, Marilyn Perrreault et Lise Roy – a écrit un monologue où se révèle un personnage de femme d’aujourd’hui.

Ces textes, mis en scène avec doigté par Markita Boies, composent une œuvre polyphonique à la fois percutante, sensible, drôle et émouvante. Les comédiennes, également d’âges variés, ont su créer un esprit de groupe, une cohérence communicative. De la jeune amoureuse trop naïve horrifiée par la folie meurtrière de son bel Eldorado (jouée par Émilie Gilbert) à la mère choquée par la misogynie ambiante, offrant une élégie à l’amour maternel (incarnée par Noémie Godin-Vigneault), les portraits se suivent mais ne se ressemblent pas.

Plusieurs moments forts sont portés par des comédiennes au sommet de leur art. Tania Kontoyanni, dans le rôle d’une religieuse défroquée dans les années 1970, devenue militante féministe, dénonce avec virulence l’avilissement des femmes par les religions monothéistes. Lise Roy, mêlant aplomb et fragilité, montre les difficultés, même pour une femme de pouvoir, de dénoncer les abus perpétrés contre des jeunes filles, où que ce soit sur la planète. Danièle Panneton, en femme de ménage révoltée, crée l’hilarité en usant de mots crus pour dénoncer la banalisation sexuelle et la mise au rancart des femmes d’âge mûr. Louise Bombardier campe avec vérité une actrice vieillissante, au chômage, en proie aux caprices d’un réalisateur misogyne.

Somme toute, devant cet afflux de paroles plus pertinentes les unes que les autres, rares en ces temps de scandales de harcèlement sexuel dans les hautes sphères de notre société, le public renoue, en toute complicité, avec un féminisme renouvelé. Et ressort de ce théâtre à dimension humaine l’esprit chargé de réflexions, rasséréné par la brillance de ces discours, à partager avec le plus grand nombre.

Je ne suis jamais en retard

Texte de Louise Bombardier, Nicole Brossard, Marie-Ève Gagnon, Nicole Lacelle, Dominick Parenteau-Lebeuf, Marilyn Perreault et Lise Roy. Mise en scène de Markita Boies. Une production du groupe Ad Hoc / Lise Roy et Markita Boies. À la salle Jean-Claude-Germain jusqu’au 29 novembre 2014.

Raymond Bertin

À propos de

Journaliste depuis une vingtaine d'années, il est membre de la rédaction de JEU depuis 2005 et rédacteur en chef depuis 2017.

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