Critiques

Tribus : Dialogue de sourds

Au sein d’une famille survoltée, Billy (David Laurin), le plus jeune fils, est sourd de naissance. Ses parents, Christopher (Jacques L’Heureux) et Helen (Monique Spaziani), prototypes (caricatures ?) de baby boomers, ont refusé de lui apprendre le langage des signes pour ne pas l’exclure ni l’enfermer dans un mode de communication. Mais, en ne reconnaissant pas le handicap de Billy, les parents se sont installés dans le déni et n’ont fait qu’exacerber les difficultés de communication de la famille.

La sœur, Alice (Catherine Chabot) et le frère, Daniel (Benoit Drouin-Germain) n’ont rien à envier à leurs parents en termes d’inadaptation sociale. L’une se lamente de ne pas avoir de chum à se mettre sous la dent, l’autre rêve d’un grand avenir en ramant sur l’écriture d’une hypothétique thèse, en fumant des joints.

Quand Billy rencontre Sylvia (Klervi Thienpont), née de parents sourds et en train de le devenir elle-même, la donne va changer, en révélant le caractère profondément dysfonctionnel de la famille. La personnalité de Christopher, dont certaines répliques font frémir devant tant de connerie, est particulièrement soignée : les régions, les juifs, les musulmans, tout y passe, dans une belle enfilade de lieux communs qui ne déplairaient pas au maire de Saguenay. C’est dire si le trait est épais.

Dans ce texte de l’auteure anglaise Nina Raine, traduit par Jean-Simon Traversy, la symbolique du langage des signes, ici employée pour illustrer les écueils du langage, est un peu appuyée, voire éculée. Billy ne dit-il pas, lors de son coming out en signes : « C’est la première fois que vous m’écoutez, et c’est parce que je ne parle pas ! » Une image, un silence, un geste valent mille mots, on le sait.

La morale de l’histoire montre, évidemment, que les plus handicapés ne sont pas ceux que l’on croit. En effet, seul Billy semble pouvoir se sortir de ce carcan, grâce à sa découverte d’un nouveau mode d’expression, beaucoup moins bruyant et tape-à-l’œil que celui des parents. Et, comme si ce n’était pas suffisant, quand Billy se libère de l’emprise familiale, c’est son frère Daniel qui se met à bégayer jusqu’à en perdre ses mots.

La scénographie, en dispositif bi frontal, est assez bien exploitée, mais la mise en scène de Frédéric Blanchette ne recèle pas de grandes trouvailles et souffre d’une direction d’acteurs excessive, en intensité et en niveau sonore. Si David Laurin reste très juste dans son interprétation, malheureusement, on ne peut pas dire la même chose du reste de l’équipe, dont le jeu manque de nuances. Jacques L’Heureux, tout en force, en devient vite assourdissant, pour ne pas dire insupportable. Les rares moments en langue des signes – rares silences aussi – sont d’un grand apaisement pour le spectateur.

De ces personnages esquissés, on garde l’impression en les laissant que l’on n’a pas entendu tout ce qu’ils avaient à nous dire. Beaucoup de bruit pour rien ? C’est un peu le sentiment – le regret – qui nous habite, en sortant du théâtre.

Tribus

Texte de Nina Raine. Mise en scène de Frédéric Blanchette. Une production de LAB87. Au théâtre La Licorne jusqu’au 29 novembre 2014.

À propos de

Rédactrice indépendante, membre de la rédaction de JEU de 2009 à 2019, rédactrice en chef de la publication Marionnettes, elle collabore avec diverses entreprises culturelles du grand Montréal.

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