Critiques

Selfie : Sur-étalage des corps

Selfie, auto-photo réalisée à bout de bras et de téléphone intelligent, désir de se montrer au monde sous son meilleur jour… Si l’egoportrait qui fleurit aujourd’hui sur les réseaux sociaux est un phénomène contemporain, l’envie de s’auto-contempler, elle, ne date pas d’hier, et elle fait peut-être même partie de notre nature humaine. C’est ce que nous rappellent les artisans de la pièce Selfie, en nous proposant une série de tableaux fictionnels entrecoupés de (trop de) passages (trop) didactiques où on nous rappelle la découverte des fresques pornographiques de Pompéi et les autoportraits érotiques d’Egon Schiele.

Comme Le iShow, auquel avaient participé trois de ses créateurs (Philippe Cyr, Sarah Berthiaume, Edith Patenaude), Selfie interroge la frontière entre la vie publique et privée, entre la réalité et le fantasme, et met en scène cet exhibitionnisme doublé de voyeurisme narcissique qui nous pousse à nous dévoiler toujours plus.

L’auteure Sarah Berthiaume a essayé d’imaginer l’avenir, de voir comment cette surexposition de l’intimité, cette constante mise en scène de soi pourraient modeler nos vies futures. Elle nous raconte ainsi l’histoire de l’homme qui se clone à l’infini pour se regarder, se regarder, se regarder faire l’amour; de la femme qui se fait retirer la peau pour qu’on puisse contempler l’intérieur de son corps; de l’homme qui se fait enlever les côtes pour pouvoir se faire une fellation; de la femme qui s’arrache les yeux, car elle rêve de faire l’amour «dans le repos de [son] image»… Entre notre obsession de l’image et notre désir d’entrer en relation avec les autres restera finalement notre incapacité à se satisfaire les uns les autres et un désir ultime d’autosuffisance sexuelle et de disparition pure et simple du regard. L’idée est intéressante et pertinente, mais le résultat est malheureusement décousu et laborieux, et on reste en surface d’un phénomène social à la fois complexe et paradoxal.

Pendant tout le spectacle, les interprètes s’habillent et se déshabillent, s’exposent sans pudeur au regard du public, mimant l’acte sexuel ou prenant des poses. De leur côté, les vidéos nous montrent en gros plans des corps en pleine extase sexuelle ou charcutés par les bistouris de chirurgie esthétique. Dans la mise en scène de Philippe Cyr, le corps sert de matériau de base et il est exposé sous toutes ses coutures. Si les comédiens sont habiles et pleinement investis, un usage plus parcimonieux de leur nudité crue aurait sans doute eu plus de portée.

Selfie

Texte: Sarah Berthiaume. Mise en scène: Philippe Cyr. Une production de l’Homme allumette. Au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 16 mai 2015.

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