Critiques

La découverte de la vérité

Si Hamlet est la pièce centrale de la saison 2015 du Festival de Stratford, Œdipus Rex apparaît comme sa parfaite contrepartie. Dans les deux pièces, la découverte de la vérité, intolérable pour le héros, oriente toute sa vie et le conduit à un destin tragique.

Dans la première production, dirigée par le directeur artistique du Festival, Antoni Cimolino, les tourments de Hamlet constituent des dilemmes intellectuels et moraux, alors que l’archétypal cauchemar que vit Œdipus, dans la mise en scène de Daniel Brooks, nous ébranle et nous touche profondément.

Hamlet

Le questionnement identitaire et la mélancolie de Hamlet ne se trouvent pas au premier plan de la mise en scène de Cimolino. Certes, on ne peut reprocher à Jonathan Goad une interprétation originale d’un Hamlet athlétique qui donne au texte de Shakespeare un souffle nouveau ravivant les soliloques archi connus du répertoire shakespearien. Mais en transformant un personnage accablé d’une tristesse et de doutes qui le paralysent en un personnage dément aux changements d’humeur brusques et imprévisibles, Goad a rendu Hamlet plus insaisissable.

Autant que son défunt père? Il faut en fait reconnaître l’inventivité de la représentation du fantôme du père, dont le halo de lumière créé par sa lampe de poche donne lieu à de fabuleuses scènes, comme celle d’un Hamlet perché sur les blocs noirs empilés de la scénographie stylisée de Teresa Przybylski, représentant par ailleurs des pierres tombales et des prie-Dieu. Car la proposition scénique de Cimolino cherche aussi à faire valoir le sous-texte religieux de la pièce, qui informe le fameux incipit de la pièce : « Qui est là? », dans la mesure où Hamlet, en posant la question de l’identité du fantôme, se demande également si ce fantôme est un démon (seule possibilité dans un monde protestant) ou une manifestation du purgatoire (qui ne peut être qu’une croyance catholique).

Au final, cette production de Stratford, qui m’a laissée un peu perplexe, m’a donné surtout le goût de relire le texte de Shakespeare. De la scène au texte : voilà bien un trajet inusité que nous incite à entreprendre ce Hamlet, lui-même inusité, de Stratford.

Œdipus Rex

Nouveau à Stratford, Daniel Brooks, que l’on connaît pour ses collaborations avec Daniel MacIvor, nous a donné un Œdipus Rex remarquable. Impossible de rester indifférent à cette production qui, dès le début, cherche à engager le spectateur.

Modifiant légèrement la question initiale d’Œdipus dans le texte original de Sophocle, qui visait les citoyens de Thèbes, Œdipus s’adresse directement au public : « Pourquoi êtes-vous ici? Pourquoi êtes-vous venus me voir ? » Puis, se balançant entre le monde antique, représenté par la prêtresse du début et ses fumigations, et le 21e siècle, avec ses antiseptiques en gel et son chœur d’évangélistes prêchant avec leur micro et recueillant pour offrande de l’argent, Œdipus se présente d’abord en complet cravate pour finalement, dans les dernières scènes, se dénuder complètement. Le jeu très physique de Gord Rand se situe d’ailleurs dans la droite ligne du théâtre de la cruauté : l’intensité du questionnement d’Œdipus quand il s’enquiert de ce qui s’avérera une insoutenable vérité se transforme dans les émotions d’un écorché dont la douleur, incarné dans le corps nu de l’acteur, vient crever le quatrième mur.

Brooks a-t-il cherché à provoquer le public plutôt conservateur de Stratford ? La transgression qui traverse le texte de Sophocle comme le mythe d’Œdipe a surtout trouvé dans la représentation du prophète Teiresias (merveilleusement joué par Nigel Bennett) en travesti flamboyant et déconcertant au crâne rasé et à talons hauts une figure magistrale.

Somme toute, cet Œdipus Rex aura peut-être réussi à atteindre la dimension sacrée et métaphysique de ce texte antique qui nous rejoint infiniment plus que le héros mélancolique de la tragédie de Shakespeare.

Hamlet

Texte de Shakespeare. Mise en scène d’Antoni Cimolino. Au Festival Theatre jusqu’au 11 octobre 2015.

Œdipus Rex

Texte de Shakespeare. Mise en scène de Daniel Brooks. Au Tom Patterson Theatre jusqu’au 18 septembre 2015.

Johanne Bénard

À propos de

Johanne Bénard enseigne la littérature française du XXe siècle au Département d’Études françaises de l’Université Queen’s (à Kingston en Ontario). Son intérêt pour le théâtre l’amène à fréquenter les théâtres de Montréal et de Stratford. Spécialiste de l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline, son travail de recherche porte actuellement sur les rapports entre l’œuvre de Céline et le théâtre de Shakespeare.

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