Critiques

Shakespeare apprivoisé

Ce n’est pas le moindre mérite du Festival de Stratford de m’avoir fait redécouvrir cette année deux pièces de Shakespeare qui me semblaient accablées du poids d’un sexisme univoque.  Autant Scott Wentworth, avec The Adventures of Pericles, que Chris Abraham, avec The Taming of the Shrew, ont remarquablement réussi à apprivoiser la part misogyne de Shakespeare, véritable « mégère » de notre époque.

The Adventures of Pericles

Si The Adventures of Pericles est une pièce moins connue du répertoire, c’est que les metteurs en scène doivent composer avec un texte moins établi. Profitant de cette indétermination, Scott Wentworth resserre la pièce et y insuffle une présence féminine en substituant au narrateur Gower la déesse de la chasteté, Diana, qui dirige un chœur de prêtresses.

« Romance » de la période de The Tempest, Pericles a pourtant les prémisses d’une tragédie, puisque l’énigme que le héros a résolue à Antioch a aussi révélé l’horrible secret des relations incestueuses que le roi entretient avec sa fille. Fuyant la colère d’Antiochus, Pericles vivra plusieurs aventures sur la Méditerranée, qui seront toutes évoquées avec beaucoup d’inventivité sur la scène dénudée du Patterson.

C’est toutefois l’interchangeabilité des rôles qui nous amène à voir la pièce comme une fable où les interdits sont joués sur une scène symbolique. Ainsi, le fait que Deborah Hay joue à la fois le rôle de la fille du roi d’Antioch, victime de l’inceste de son père, puis Thasia, sa femme, puis sa fille Marina, nous incite à y voir une sorte de rédemption du féminin.

La scène de retrouvailles entre Pericles, le (bon) père, joué avec beaucoup de conviction par Evan Buliung, et Marina, sa fille (restée pure), devient alors l’exact pendant de la scène initiale (primitive). De même, le fait d’avoir situé la pièce au début de l’époque victorienne (avec son idéal d’une femme désincarnée) rend à la fois plus crédible et plus emblématique la scène du bordel où Marina, kidnappée par des pirates, résistera aux proxénètes qui tentent d’en faire une prostituée.

Se balançant entre l’enchantement et le désenchantement, la production de Pericles de Stratford évite les écueils pour un pur plaisir théâtral.

The Taming of the Shrew

Là où Wentworth a joué sur les archétypes et le symbolisme, Abraham a plutôt misé sur le double jeu et le grotesque, en affublant entre autres les personnages masculins d’appendices phalliques.

Démasquant dès le début l’illusion théâtrale, les acteurs, sur une scène ayant pour seul décor un support à vêtements avec des costumes, nous entretiendront sur la façon dont l’acteur « habite son costume ». C’est ainsi qu’ils prépareront l’entrée spectaculaire de Ben Carlson qui, avant de jouer Petruchio, mais en premier Christopher Sly (l’ivrogne spectateur de la pièce à qui on fera croire qu’il est un noble), jouera le rôle d’un spectateur dérangeant. Devant un public déconcerté, l’acteur-spectateur passe de la salle à la scène malgré les (faux) placiers qui tentent de le retenir et peste railleusement contre les scènes ajoutées par le metteur en scène.

Tous ces prologues et jeux de rôles aiguisent l’esprit critique du spectateur qui, après l’intermission, devient le témoin embarrassé des abus de pouvoir du mari envers sa nouvelle épouse. Si Kate est vraiment la mégère qu’elle semble être, pourrait-elle seulement se prêter au « jeu » cruel de son ami ? Il faudra attendre le monologue final de Kate, dit avec beaucoup de finesse par Deborah Hay, pour saisir toute l’intelligence de cette proposition scénique. Kate peut bien louer le pouvoir du mari, elle ne nous paraît pas sincère quand elle compare l’autorité de la femme à une indésirable aigreur. Le renversement complet (puisqu’elle était d’abord elle-même cette femme aigre) inscrit la subversion au cœur de cette pièce sur le pouvoir entre les sexes.

Si Chris Abraham a séduit de nouveau le public de Stratford, ce n’est définitivement pas, contre toute apparence, parce qu’il a pris Shakespeare à la légère.

The Adventures of Pericles

Texte de Shakespeare. Mise en scène de Scott Wentworth. Au Tom Patterson Theatre jusqu’au 19 septembre 2015.

The Taming of the Shrew

Texte de Shakespeare. Mise en scène de Chris Abraham. Au Festival Theatre jusqu’au 10 octobre 2015.

Johanne Bénard

À propos de

Johanne Bénard enseigne la littérature française du XXe siècle au Département d’Études françaises de l’Université Queen’s (à Kingston en Ontario). Son intérêt pour le théâtre l’amène à fréquenter les théâtres de Montréal et de Stratford. Spécialiste de l’œuvre de Louis-Ferdinand Céline, son travail de recherche porte actuellement sur les rapports entre l’œuvre de Céline et le théâtre de Shakespeare.

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