Critiques

Normal : Extraordinaire récit de l’ordinaire

Jean-Philippe Lehoux (récipiendaire du Prix Gratien-Gélinas 2013 pour sa pièce L’Écolière de Tokyo) aime voyager et s’inspirer de ses pérégrinations pour nous offrir des pièces aux allures de conte, drôles et ludiques, dans lesquelles il s’interroge sur le sens du mot « touriste » et sur notre rapport à l’étranger. Normal s’inscrit ainsi dans la lignée de Comment je suis devenue touriste et Napoléon voyage (qui sera repris au Théâtre du Rideau Vert du 27 octobre au 7 novembre 2015).

Tout à commencé en 2013, quand Lehoux a demandé au public de La Licorne de lui proposer des destinations « contournables », par opposition aux incontournables listées dans les guides de voyage. « Peut-on voyager là où il n’y a rien voir? », se demandait-il alors. Le choix du public s’est porté sur Normal, Illinois, et voilà notre aventureux (masochiste?) auteur contraint d’y passer un mois de vacances, afin d’honorer sa parole.

Avec l’aide de Sarah Laurendeau, qui assure avec une délicieuse désinvolture l’accompagnement musical, la narration et l’interprétation des personnages secondaires, Lehoux nous raconte son séjour, à grand renfort d’autodérision.

De Normal il ne sortira pas, même pour aller dans la ville d’à côté, la ville jumelle, Bloomington. Il se trouve un peu idiot d’être aussi rigoureusement fidèle à ses engagements, mais tant pis. À Normal il n’y a rien, ou presque. Un rond-point, deux magasins de yaourt glacé, trois bars, une buanderie, un motel, une université, des champs de maïs, quatre églises. Les heures s’y égrènent lentement, très lentement.

La première moitié de son séjour a des allures de jour de la marmotte : la même balade en vélo, le même arrêt au passage à niveau devant le train de 11h12, le même homme qui siffle, le même gamin qui fait péter son coussin péteur, un sandwich chez Jimmy Jones, le tour du rond-point (le Cercle qu’on l’appelle), et le sentiment persistant que cette entreprise est non seulement une perte de temps, mais la preuve de son pathétique narcissisme.

Puis, petit à petit, Lehoux se rappelle ce qu’il affirmait sans sourciller dans les entrevues : « Le voyage, c’est les autres », et troque sa chambre au Motel 6 contre du couchsurfing. Il découvre alors la vie à Normal, celle qui se déroule derrière les façades et les vitrines, celle où on est en contact avec des êtres humains. La carte de Normal change alors radicalement, et ce ne sont plus des lieux qu’elle comporte, mais des rencontres, des gens : un sculpteur amérindien, un prof à la retraite, Doug le moustachu, le groupe des libertariens, un homme en chaise roulante, les étudiants congolais…

Loin de sombrer dans le mépris pour les gens ordinaires, c’est à lui-même que Lehoux s’attaque avec le plus de véhémence, se moquant à répétition de son manque de compétences sociales. Avec vitalité et humour (la scène du preacher est hilarante!), Lehoux parvient à raconter l’ennui sans nous ennuyer une seconde. Les citations de Michel Foucault côtoient les réflexions métaphysiques de son père, les rencontres improbables avec des personnages plus ou moins hauts en couleur et les conversations téléphoniques avec sa blonde restée à Montréal. La mise en scène de Philippe Lambert et la scénographie de Julie Vallée-Léger servent parfaitement ce récit décousu et désopilant où s’enchaînent les lieux et les personnages, et où le public est souvent pris à parti, charmé.

Normal

Texte de Jean-Phlippe Lehoux. Mise en scène de Phlippe Lambert. Une production du Théâtre Hors Taxes. Au Théâtre La Licorne jusqu’au 25 septembre 2015.

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