Critiques

Septembre : Maman, j’ai mal au ventre

Auteure et interprète de ce court solo angoissé, troublant, mais plein de poésie et même de douceur, la créatrice de Bashir Lazhar signe peut-être là son opus le plus personnel. Un duo, d’une certaine manière, car la mise en scène et la scénographie de Daniel Brière, compagnon à la ville et complice au théâtre d’Évelyne de la Chenelière apparaît d’une telle justesse qu’elle semble évidente.

Une cour d’école, un 12 septembre. Une mère vient chercher sa fille souffrante au milieu de la journée. Elle regarde les enfants en récréation à travers la clôture grillagée qui les isole.  Sans vraiment les protéger, pensera-t-elle. On ne verra pas d’enfants, mais on les sent là, on entend leurs criailleries, leurs dessins sont projetés en grand sur le mur du fond.

Cette femme est aimante, quoique divisée. Des sentiments complexes l’agitent : l’inquiétude, bien sûr, mais traversée de l’agacement d’être toujours dérangée pour pas grand-chose, la crainte de ne pas être une mère adéquate ou d’être trop possessive.

Ce qu’elle voit – ou imagine : «J’observais ce monde comme si je l’avais créé» −, dans ce microcosme scolaire, c’est une humanité plus trouble que ludique. Les enfants s’y affrontent plus qu’ils ne jouent. Pour nous, elle évoque –elle est − tour à tour Mia, la blonde acrobate, centre des regards, dont est amoureuse une étrange petite borgne;  Mélissa, si honteuse de sa génitrice ivrogne et déchue qui se donne en spectacle de l’autre côté de la clôture. Il y a aussi l’inévitable souffre-douleur dont la mère s’offre en monnaie d’échange à ses jeunes bourreaux, cette bande de «canailles». «Je veux maman», répète désespérément de son côté un tout-petit. «Seule une mère peut calmer son enfant. Les pères sont impuissants», commente l’observatrice.   

Sensible, vibrante, mais toujours élégante, Évelyne de la Chenelière est toutes les mères à la fois. Et aussi les enfants. Elle m’a particulièrement touchée dans cette scène cruelle où elle évoque un autre petit bonhomme, un frondeur, celui-là, turbulent et ricaneur, qu’une personne en autorité s’acharne à vouloir «casser».

La crainte de ne pas réussir à protéger sa fille du danger fait dériver son esprit. Le danger, c’est ce promeneur qui s’approche et ne ramasse pas le ballon que les enfants lui réclament de l’autre côté de la clôture. C’est le «tueur»,  celui qui viole l’enceinte sacrée de l’école et y sème la terreur. C’en est trop pour elle. La mère se met les mains sur les tempes, comme dans le célèbre Cri d’Edvard Munch. L’ombre autour d’elle où ne se détache que son visage blafard, le mur du fond traversé de tragiques zébrures noires et rouges, tout cela compose comme un tableau expressionniste.

«J’ai tué le tueur. J’ai récupéré ma fille.» «C’est pas grave, ma chérie.» En dépit de cette conclusion rassurante, la maternité n’est pas un conte de fées dont les mères seraient les héroïnes, et l’inquiétante comptine que la narratrice nous chante d’une voix unie parle d’un bébé dévoré. C’est un SOS que nous lisons dans ce «maman» au fil rouge qu’elle trace sur le treillis de métal. Les marelles et autres dessins d’enfants projetés en noir sur blanc en fond de scène sont moins attendrissants qu’alarmants. Comme cette silhouette qui rappelle le contour qu’on fait d’un corps sur le lieu d’un crime.

Il y a aussi ce sentiment d’étrangeté que ressent la narratrice devant sa fille : «Je la regardais. Mais je ne l’entendais pas bien. Je ne sais pas ce qu’elle pense. Elle et moi absentes l’une à l’autre.»  Il y a bien un cri d’amour à la fin : «Oh, ma fille, comme je t’aime!» Ne s’adresse-t-il pas cependant plutôt à la petite «figurine» avec laquelle la mère s’amusait elle-même enfant, maîtresse d’un petit royaume de personnages miniatures qu’elle contrôlait parfaitement ? Cet aveu est en effet suivi d’une troublante conclusion : «Puis je la range dans sa si jolie boîte.» Le fantasme des mères serait-il de voir leur enfant bien «rangé» pour le protéger de tout dérangement ?

Septembre

Texte et interprétation d’Évelyne de la Chenelière. Mise en scène et scénographie de Daniel Brière. Une production du Nouveau Théâtre Expériemental. À Espace Libre jusqu’au 3 octobre. 

Collaboratrice de JEU depuis plus de 20 ans, elle est chargée de cours à l'Université de Montréal.

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