Critiques

Les Feluettes : Tragédie en marcel

En 2008, après une création au Québec et un passage au festival d’Avignon, Olivier Sanquer portait sur la scène parisienne Les Feluettes (1987) de Michel Marc Bouchard. C’était la première création de son collectif Nacéo. La première fois aussi, depuis près de vingt ans, que cette pièce majeure du théâtre québécois était jouée à Paris. Sans doute ne restait-il alors plus grande trace dans la mémoire du public français de la version d’André Brassard présentée en 1990 au Théâtre du Ranelagh.

Non que celle-ci fut mauvaise – elle fut pour beaucoup dans la reconnaissance de Michel Marc Bouchard au Québec et à l’international – mais le petit théâtre privé où eut lieu l’événement n’occupe qu’une place secondaire dans la vie théâtrale parisienne. Le collectif Nacéo fit donc redécouvrir au public français l’amour passionnel de Simon et du comte Vallier de Tilly. Après d’autres tragédies, le collectif Nacéo revient à ses premiers amours au Théâtre Clavel, à Paris.

Amours de tréteaux

Située dans une prison, en 1952, l’action des Feluettes impose un décor minimaliste. On retrouve donc dans cette recréation la scénographie inflammable qu’Anna Sanquer avait conçue en 2007. Quelques chaises en bois, un petit crucifix accroché au mur et autour, rien que du noir. Dans chaque objet, on sent l’annonce du brasier qui scelle le destin des deux personnages principaux : la mort du comte Vallier de Tilly (Axel Arnault) et la survie de Simon (Hubert Bolduc), tiré des flammes par Bilodeau qui lui voue un amour sans bornes. Il y a huit ans, cet incendie était aussi figuré à la fin de la pièce par des maquettes réduites en cendres sous les yeux du public. En vieillissant, le collectif Nacéo va à l’essentiel. Plus de maquettes, juste le bois des meubles et de la croix. Et des hommes en marcel.

Sur les huit prisonniers de ces Feluettes, ces vêtements immaculés ne font pas ringard. Encore moins ridicule. Degré zéro du costume, le marcel les rend disponibles à tous les rôles qu’ils ont à endosser pour redonner chair à la tragédie qui eut lieu quarante ans plus tôt. En 1912. Car en plus de tendre vers le théâtre de tréteaux, la pièce de Bouchard est une mise en abyme dans laquelle la plupart des comédiens – excepté ceux qui incarnent Simon, le comte Vallier de Tilly, sa mère la comtesse Marie-Laure de Tilly et Bilodeau – jouent plusieurs personnages. En prison, Simon et ses compagnons de cellule capturent Bilodeau devenu évêque. Et avec les moyens du bord, ils lui rejouent sa passion passée. Enfouie sous sa soutane. 

Folie collective

Pour jouer les étudiants du Collège Saint-Sébastien de Roberval en 1912, Axel Arnault et Hubert Bolduc n’ont pas besoin de grand chose. Un vieux morceau de tissu enroulé sur le torse leur suffit. Rouslan Kats – superbe – n’a guère besoin de davantage d’accessoires pour devenir une comtesse cinglée – ou qui se plaît à jouer la démence, on ne le saura jamais. Il  se met un vieux châle sur les épaules, et le tour est joué. Le passé redevient alors présent. Dans toute sa violence. 

Le jeu tout en tendresse et désespoir des deux comédiens principaux est pour beaucoup dans la force de ces Feluettes. Mais Olivier Sanquer n’a pas négligé les rôles secondaires : dans cette tragédie à la Roméo et Juliette, mort et chagrin d’amour ne sont que les événements saillants d’une cascade de dérèglements. De folies douces-amères.

Dans la version de 2007, la distribution était intégralement québécoise. Elle gagne ici à être internationale : québécoise, suisse et française. D’autant plus que Les Feluettes est aussi une pièce du choc des cultures : Français, les de Tilly détonnent parmi les habitants de leur petite bourgade québécoise. Le mélange des accents donne toute sa saveur à la pièce d’Olivier Sanquer. Paris, cette fois, devrait s’en souvenir.

Les Feluettes

Texte de Michel Marc Bouchard. Mise en scène d’Olivier Sanquer. Au Théâtre Clavel, à Paris, jusqu’au 1er novembre 2015.

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