I have a dream. Celui d’un théâtre libre, riche, intelligent. Un théâtre de l’urgence et de la réflexion, du plaisir et du désir. Un théâtre qui, comme les rêves, se nourrit du passé pour inventer l’avenir. Un théâtre de mots qui osent, provoquent, fustigent, déchirent, un théâtre d’images qui nous enchantent, nous bouleversent, nous habitent et parfois même nous hantent. Un théâtre qui nous rend plus libres, plus riches, plus intelligents.

«Le rêve est aussi nécessaire à l’équilibre biologique et mental que le sommeil, l’oxygène et une saine alimentation. […] Il sert d’exutoire à des impulsions réprimées dans la journée. Il fait émerger des problèmes à résoudre, il suggère en les jouant des solutions. […] Il est pour le rêveur une image souvent insoupçonnée de lui-même: il est un révélateur du moi et du soi. Mais il les voile en même temps, exactement comme un symbole, sous les images d’êtres distincts du sujet. […] Le sujet se projette dans l’image d’un autre être: il s’aliène en s’identifiant à l’autre.» Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Paris, Éditions Robert Laffont, 1982, p. 811.

Remplaçons dans cet énoncé «rêve» par «théâtre», et «rêveur» par «spectateur»: cela fonctionne. Enfin, presque. Et si le théâtre était déclaré aussi nécessaire que l’air que l’on respire? Il le fut, dans des temps immémoriaux.

Mais, faut pas rêver! On se débat dans un monde en guerre, dans une société sans rêve. On constate, on déplore, on dénonce, mais on ne rêve plus. Pas le temps! Il n’y a plus de place pour le rêve dans un quotidien survolté. Rêver, ça veut dire quoi? C’est ne rien faire, s’arrêter, prendre le temps, rester le nez en l’air. Une posture trop improductive. Rêver d’un monde meilleur? Mais il y a longtemps que ce n’est plus au catalogue, ma pôv’ dame. Quant à rêver de théâtre… Ils sont nombreux, les praticiens qui m’ont dit ne pas en avoir le temps. Les répétitions, les demandes de subvention, les enfants enrhumés et une traduction à finir. Pas le temps d’un rêve…

Et, pourtant, le rêve indique la route quand on ne peut voir l’avenir, croyait-on dans l’Égypte ancienne.

Les rêves, il y a ceux que l’on fait et ceux que l’on a perdus: Gilbert Turp a rencontré André Brassard et Lorraine Pintal, qui reviennent sur leur parcours jonché de projets irréalisés mais pas irréalisables, notamment celui d’un théâtre national. Brassard évoque également son rêve de troupe, un rêve partagé par Martin Faucher qui livre, dans un texte de fiction désopilant, une vision décomplexée d’un théâtre idéal dans un monde idéal. Catherine Vidal, elle aussi, se verrait bien entourée d’une quinzaine d’acteurs et de concepteurs pour prendre le temps de réfléchir, de penser, d’être ensemble. Et de créer ce spectacle unique et miraculeux, qui ébranle, émeut et chavire l’âme et le corps dans le tourbillon de ce syndrome bienheureux et addictif auquel Stendhal a donné son nom.

À quoi rêve une marionnette? En bon père freudien, le marionnettiste Pierre Robitaille a allongé sa créature, the great Gretchen Gret, sur le divan. On se rend compte que les rêves des pantins ressemblent aux nôtres: Gretchen revendique le droit à l’insolence et à la tragédie, à une part d’humanité, à un peu d’amour et à beaucoup de tournées.

Louise Allaire, directrice du théâtre jeunesse les Gros Becs à Québec, rêve d’un théâtre accessible à tous, de compagnies sillonnant les routes de la province, de l’Abitibi à la Gaspésie, afin que chaque enfant puisse rencontrer l’art et les artistes, développer son esprit d’analyse et ses connaissances. Faire des têtes bien faites plutôt que bien pleines. Voilà des rêves utiles et agréables qui n’exigent rien d’autre qu’un peu de bonne volonté politique! Mais il semblerait que ce soit déjà trop.

Le journaliste Philippe Couture rêve d’un théâtre pluraliste, pluriforme, multilingue et polyphonique, où toutes les voix seraient bonnes à entendre et toutes les voies, à prendre. Des désirs qui se prennent pour la réalité chez Jean-François Casabonne, auteur et comédien, qui livre un manifeste poétique de l’acteur absolu: un acteur engagé et libéré, sacré et païen, osant célébrer l’audace, la lumière et la liberté.

L’auteur Normand Baillargeon se téléporte, quant à lui, chez les Grecs des temps antiques, avec un Banquet inédit mettant en scène, entre autres, Aristophane et Xénophon – avec l’aimable participation de Socrate – philosophant sur le rôle et la fonction du théâtre dans la cité.

Finalement, tous ces rêves sont réalisables, réutilisables et même recyclables. Pensez-y en nous lisant.

Michelle Chanonat

À propos de

Rédactrice indépendante, membre de la rédaction de JEU de 2009 à 2019, rédactrice en chef de la publication Marionnettes, elle collabore avec diverses entreprises culturelles du grand Montréal.

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