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Critiques

Logique du pire : Théâtre de la cruauté

Denis Farley

Le tandem qui nous a donné le réjouissant Ainsi parlait… est de retour avec Logique du pire. Sur le fond, c’est-à-dire le propos vitriolique d’Étienne Lepage, le spectacle, qui, rappelons-le, a été présenté dans une première mouture au OFFTA l’an dernier, est assez semblable à celui qui l’a précédé. En ce qui concerne la forme, disons que l’apport du chorégraphe Frédérick Gravel, si prégnant dans la première collaboration, est cette fois plus subtil.

C’était déjà très présent dans Rouge gueule, puis dans L’enclos de l’éléphant, ce désir viscéral d’en débattre avec sa société. Pas de doute, Étienne Lepage est un traqueur d’hypocrisie, un débusqueur d’ignorance, un pourfendeur de mensonges. Son théâtre est sans contredit de nature philosophique. C’est de la philo appliquée, concrète, des dilemmes éthiques portés à la scène, des débats cristallisés, des travers qui se déploient, exprimant l’humain dans toute sa monstruosité.

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Dans un espace presque vide, un théâtre dépouillé, un plateau où on trouve quelques projecteurs, trois hommes (Alex Bergeron, Yannick Chapdelaine, Renaud Lacelle-Bourdon) et deux femmes (Gabrielle Côté et Marilyn Perreault) s’adressent au public. Pas de quatrième mur dans les collaborations de Lepage et Gravel. C’est en nous regardant droit dans les yeux, souvent un micro à la main, que ces trentenaires, que l’on pourrait qualifier de désabusés, ou plus exactement de désillusionnés, prennent vigoureusement la parole.

Quand ils racontent, ils sont debout, ou alors assis sur un canapé, une chaise à roulettes. Il leur arrive même de longer les murs ou de se rouler sur le sol. Les corps mis en mouvements par Gravel ne sont pas aussi «dansants» que dans Ainsi parlait…, mais ils ne sont pas moins «parlants». Des anecdotes sur les affres de la vie en société sont livrées en toute désinvolture, dans le ton comme dans le maintien. Ces récits, apparemment banals, certainement sarcastiques, font surgir l’humain dans ce qu’il a de plus égoïste. Ils sont d’une cruauté absolue. Celle du quotidien. Probablement la pire.

Gunther Gamper

Il y a cet homme qui se masturbe mécaniquement et compulsivement jusqu’à ce que son pénis ne soit plus que lambeaux de chair. Cette femme qui enfonce une poignée de porte dans le crâne d’un homme qui était au mauvais endroit au mauvais moment avant de jeter le corps à la poubelle. Ces hommes et ces femmes qui disent leur inadéquation, leur faillibilité, leur incapacité à endosser pleinement les rôles qu’on leur impose. Étienne Lepage prend un malin plaisir à mettre en lumière ces petits arrangements qu’on ne cesse de faire avec nous-mêmes.

Créateur exigeant, pour ne pas dire intransigeant, envers lui-même aussi bien qu’envers son espèce, Étienne Lepage regarde droit devant et nous oblige à en faire autant. Les fragments qu’il livre, ces scènes, apparemment indépendantes, sont bien plus reliées et équilibrées qu’on pourrait le croire. Elles interrogent nos amours, nos amitiés, nos convictions et notre appartenance au genre humain. Reste à voir jusqu’où ce théâtre d’idées pourra se déployer sans se répéter.

Logique du pire

Texte: Étienne Lepage. Mise en scène: Frédérick Gravel et Étienne Lepage. Scénographie et costumes: Romain Fabre. Éclairages: Alexandre Pilon-Guay. Musique: Frédérick Gravel et Robert M. Lepage. Avec Alex Bergeron, Yannick Chapdelaine, Gabrielle Côté, Renaud Lacelle-Bourdon et Marilyn Perreault. Une coproduction Festival TransAmériques et du Théâtre de l’Ancre (Charleroi). À la Cinquième salle de la Place des Arts, à l’occasion du Festival TransAmériques, jusqu’au 5 juin 2016. À la Chapelle du 15 au 18 novembre 2016. Au Théâtre de la Bastille (Paris) du 4 au 14 octobre 2017. Au Théâtre Gilles-Vigneault (Saint-Jérôme) le 4 avril 2018.

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