Critiques

We love Arabs : Et autres fictions tenaces

«Ce spectacle ne parle pas des Arabes, ni de moi, il parle seulement de Hillel, je ne suis que le personnage de ses fantasmes», dira Adi Boutrous, l’Arabe de service, après la lumineuse première de We love Arabs. Et voici que des questionnements sincères de Hillel Kogan, chorégraphe israélien et juif, surgit cet étrange objet scénique, marqué d’autodérision et d’humour, sur la cohabitation des différences : «Qui est cet Arabe, mon voisin, comment peut-on vraiment vivre ensemble?»

Gadi Dagon

Prenant la scène comme métaphore du monde réel, le chorégraphe distribue l’espace entre les deux hommes, lui étant bien sûr le Juif dominant, naturellement hégémonique, l’autre étant un personnage imaginaire représentant le monde arabe. L’enchevêtrement des corps dans cet espace fluide ou résistant devient un combat subtil de rapprochement et de rejet. L’Arabe, arrivant sur scène comme une apparition spontanée, s’avère être un Israélien, de Tel Aviv et il est… chrétien. Il est aux antipodes du cliché de l’Arabe type, «mais c’est le seul danseur arabe d’Israël».

Partant de ce désir réel de rencontrer l’autre, tous les préjugés de Kogan, ses constructions mentales, son verbiage de chorégraphe, sa dérisoire propension à inventer des systèmes raffinés d’appropriation de l’espace, éclatent sur le silence et la soumission volontaire de Adi. Au spécieux soliloque de Hillel, il répondra par de laconiques «oui» ou «non», se prêtant au jeu du danseur suivant les consignes du maître.

Gadi Dagon

Le cercle vicieux du houmous

Le projet consiste à monter un spectacle qui durera trois jours, dans le désert. Le public vivra dans des tentes, comme un Woodstock revisité. Il faut donc développer ce spectacle comme une lente montée vers une communion générale.

La stratégie du chorégraphe consiste à démonter ses propres mécanismes d’enfermement pour sortir de la virtuosité : «Je ne veux pas voir le danseur, montre-moi l’animal en toi!» D’abord se doter de signes clairs pour aider le public à bien comprendre : l’étoile juive et le croissant islamique. Puis explorer le travail du corps : ce ne sont pas la technique et la puissance du danseur qui importent, mais la véracité, la spontanéité, l’authenticité. Car tout se joue autour de cette question.

Maria Grazia Lenzini

Mais finalement, la clef, ce sera le houmous, cette invention juive (!?), le symbole même de la fluidité, de la rondeur, le centre vital du monde. Mais comme le houmous s’inscrit aussi dans un cercle vicieux dont il faut briser le cycle infernal, les deux hommes entreprennent d’en sortir en coupant par le diamètre, pour franchir le fleuve. De cette dernière épreuve naît la complicité, car la survie de l’un et de l’autre passe par un soutien réciproque. Ils franchiront finalement l’ultime frontière, celle entre la scène et le public, cette salle qui est le véritable enjeu de la pièce. Le houmous sur pita sera distribué dans le public, rappelant le rituel de la communion catholique.

We love Arabs, avec une économie de moyens remarquable, propose une petite merveille qui titille tous les recoins de notre plaisir. Par le biais de l’humour, de l’autodérision, de la tendresse, de la puissante évocation des corps dans l’espace, le spectacle opère comme un détonateur de conscience. Cette proposition en équilibre sur les confusions raciales et culturelles déjoue les mailles du filet politique et se veut une invitation à abolir les préjugés, à s’extraire d’une pensée emprisonnée dans le retrait identitaire.

Percutant spectacle en résonnance immédiate avec la nouvelle configuration du monde, We love Arabs choisit l’espoir plutôt que la dissolution de l’humanité dans une violence sacrificielle.

We love Arabs

Chorégraphie, texte et mise en scène : Hillel Kogan. Avec Adi Boutrous et Hillel Kogan. Lumières : Amir Castro. Une production de la compagnie DdD/Drôles de dames. À la Bordée, à l’occasion du Carrefour international de théâtre de Québec, jusqu’au 31 mai 2017.

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