Critiques

As One : La joie d’arriver à soi

Soutenu par un quatuor à cordes de l’Orchestre classique de Montréal, un chanteur et une chanteuse, As One de Laura Kaminsky laisse toute la place à l’essentiel. La pièce, chantée en anglais (et présentée avec sous-titres français), ravit la critique états-unienne depuis six ans. Le 20 novembre, Journée du souvenir trans, était une date bien choisie pour sa première québécoise virtuelle.

Annette B. Woloshen

Comment devient-on soi ? Comment harmoniser les dualités qui construisent l’être ? Pas de costumes somptueux ni de décors monumentaux ici. La scénographie est minimale pour cet opéra de chambre, et c’est pour le mieux. Deux chaises pour le chanteur et la chanteuse de part et d’autre du quatuor disposé au centre arrière de la scène, la cheffe d’orchestre en avant-scène et, pour tout décor, un écran sur lequel est projeté un montage filmique de Kimberly Reed (qui cosigne aussi le livret avec Mark Campbell). Une bonne histoire n’a, après tout, pas besoin d’être ornée de mille artifices pour être racontée. As One est un récit d’apprentissage en trois parties, qui relate la vie d’un personnage, Hannah, au judicieux prénom palindrome, interprétée par les voix du baryton Phillip Addis (Hannah avant) et de la mezzo-soprano Sarah Bissonnette (Hannah après).

Désapprendre pour se comprendre

Le début de l’intrigue se penche sur l’enfance insouciante de Hannah, sur son passage sur les bancs de l’école, sur son expérience de la norme, à laquelle elle se rend compte rapidement qu’elle ne correspond pas, et sur la découverte de son identité. Campbell et Reed ont su choisir des anecdotes et des images qui mettent en lumière l’injustice d’une éducation genrée, où garçons et filles sont tout à coup séparé·es selon les règles sociales liées à leur sexe biologique. En quoi un certain type d’écriture est-il plus féminin que masculin ? Pourquoi certaines activités sont-elles réservées à certaines personnes plutôt qu’à d’autres ? Le point de vue d’un·e enfant a tôt fait de rendre ces questions absurdes et de montrer le caractère arbitraire de ces limites et les souffrances qui en résultent. L’instruction est ainsi présentée, dans la construction de l’identité de Hannah, comme un passage obligé qui la dénature et l’aliène.

Annette B. Woloshen

Hannah grandit et fait l’expérience de son identité révélée et acceptée. Elle voyage alors entre deux lieux, la maison familiale et la ville où elle s’épanouit. On ressent le profond soulagement qui s’empare d’elle, libre enfin d’être « telle que je suis ». Le quatuor exprime à la perfection le temps qui passe, l’attente des changements corporels propres à cette double puberté que vit la jeune femme et les bouleversements qu’un tel processus engendre. Hannah est aussi confrontée pour la première fois à la violence extérieure qui la fragilise jusque dans ses fondations. Cet épisode poignant, dissonant sous les pleurs des archets, est porté à son acmé par l’énumération, superposée au chant, des noms de personnes transgenres assassinées, violentées simplement parce qu’elles sont qui elles sont. L’émancipation de l’héroïne s’avère alors parsemée de profondes meurtrissures. C’est à ce moment névralgique du passage de l’enfance à l’âge adulte que les échanges entre les deux interprètes sont les plus réussis et que l’ensemble des composantes du spectacle se fondent en un tout cohérent situé entre l’épiphanie mélodieuse et l’inquiétude lancinante.

La troisième partie déplace l’action dans la campagne norvégienne où Hannah s’exile. Cette dernière partie, plus existentielle, la montre en huis clos, à la recherche de sens, d’unification, de bonheur et, au bout du compte, de transcendance. Cette grande réconciliation intérieure, de l’âge adulte avec l’enfance, malgré les chemins détournés pour y arriver, de peine et de misère, en fera pleurer plus d’un·e tant cette résolution est satisfaisante, autant du point de vue du thème musical que de celui de l’évolution de la protagoniste.

Annette B. Woloshen

L’intention claire de créer une occasion de s’identifier fortement au personnage, en ne le magnifiant pas, en ne le romançant pas outrancièrement, donne à Hannah les attributs d’une figure universelle. Par la narration à la première personne et par la discrétion des musicien·nes qui soulignent et rythment les voix et les émotions qui les parcourent sans jamais prendre le dessus, l’œuvre fait appel à une expérience commune, le fait de grandir, en mettant l’accent sur le dialogue intérieur qu’elle suscite.

Le dédoublement du personnage permet d’avoir deux perspectives sur la même histoire. Si l’une et l’autre se retrouvent de temps à autre au diapason, les interprètes s’écoutent et se suivent attentivement avec, dans les yeux et le sourire, une belle complicité que nourrissent leurs envolées lyriques complémentaires. C’est la plus grande réalisation du spectacle : à travers la vie d’une femme au parcours unique et complexe, transmettre la pure joie, pourtant si difficile à atteindre, d’arriver à soi.

As One

Livret : Mark Campbell et Kimberly Reed. Musique : Laura Kaminsky. Mise en scène : Eda Holmes. Interprétation : Phillip Addis (baryton) et Sarah Bissonnette (mezzo-soprano). Quatuor à cordes : Marc Djkic (premier violon), Alex Lozowski (second violon), Annie Parent (alto) et Chloé Dominguez (violoncelle). Direction d’orchestre : Geneviève Leclair. Éclairages : Anne-Catherine Simard-Deraspe. Montage vidéo : Kimberly Reed. Une production de l’Orchestre classique de Montréal offerte en webdiffusion payante sur le site de l’OCM jusqu’au 4 décembre 2020.

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À propos de

Membre du comité de rédaction de JEU, Philippe Mangerel est écrivain de l’hybride. Lauréat 2009 du prix de la nouvelle Marcel F. Raymond, il adapte et met en scène Hamlet-machine de Müller (Paris, 2005), écrit et interprète L’Archange (Montréal, 2010) et danse pour différents projets. Ses sujets d’étude : la cruauté, l'identité, les monstres, les cordes...

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