Chroniques

En route vers l’institution : pour des directions artistiques à durée déterminée

Nos institutions théâtrales, du moins celles que l’on considère comme telles, ne sont pas des institutions. C’est un fait, qui, à force d’être répété, déclasse doucement le mythe bien ancré voulant que les théâtres dits établis (il y en aurait une vingtaine) soient des théâtres institutionnels. Des acteurs importants du milieu théâtral s’évertuent à le dire sur la place publique. Car il y a bien mythe. Nombreux sont ceux qui, par exemple, voient le TNM comme un théâtre national, une institution qui aurait un statut comparable à, disons, la Grande Bibliothèque. Cette perception, hélas, est erronée. Nos théâtres fonctionnent comme des théâtres privés qui reçoivent quelques subventions, pas aussi généreuses que ce que l’on présume: la rentabilité est l’une des principales préoccupations de ceux qui les animent. On est loin de la Grande Bibliothèque, considérée comme un véritable service public, et loin de la réalité des scènes nationales françaises ou des théâtres nationaux allemands.

Tantôt c’est Olivier Kemeid, à la radio, qui rétablit les faits.

Tantôt c’est Gilbert David (Université de Montréal) ou Etienne Lévesque (CQT), qui l’expliquent à l’aide de chiffres, dans le répertoire théâtral Rappels (voire mon ancien blogue pour plus de détails)

Tantôt, c’est le metteur en scène Martin Faucher qui le redit, dans un cri de désespoir particulièrement senti.

Une institution, du moins selon la définition choisie par le Conseil québécois du théâtre pour orienter les discussions qui se tiendront ce weekend (au 12e congrès québécois du théâtre les 4 et 5 novembre 2011), est un «organisme dont la mission, le rôle et les responsabilités sont reconnus comme essentiels à la vie artistique par la société, le milieu théâtral et l’Etat, et auquel est accordé un statut qui confirme son mandat et en assure la pérennité».

Vous me direz que cette définition est large et n’insiste pas nécessairement sur la création d’un théâtre national massivement subventionné. Mais vous conviendrez avec moi qu’un organisme « pérenne » ne peut être assujetti aux lois du marché comme le sont actuellement nos théâtres, même si leur fonctionnement n’est pas totalement privé. Le cahier du participant du congrès du CQT, d’où je tire cette définition, précise aussi qu’un théâtre institutionnel, par son caractère pérenne, «existe indépendamment de ses fondateurs et de ses directions successives. N’étant pas l’instrument d’un créateur unique ou d’un groupe d’artistes défini, sa direction artistique est transitoire».

Une direction artistique transitoire. Donc déterminée dans le temps. Voilà le premier épineux enjeu dont j’aimerais discuter ici. Car c’est peut-être l’élément le plus facile à modifier dans la structure actuelle de nos théâtres établis. La première étape vers une véritable institution.

Évidemment, le but de ce congrès n’est pas d’identifier lequel de nos lieux serait propice à une institutionnalisation. Ce serait prématuré. Personne, dans ce congrès, ne va d’ailleurs oser nommer les directions artistiques avec lesquelles il ressent un malaise, de peur d’écorcher trop fort une personne qu’il devra ensuite continuer de cotoyer. Petit milieu. N’empêche, chaque fois que la question des directions artistiques est évoquée, le nom de Lorraine Pintal occupe les esprits et brûle les lèvres. Personne ne le prononce publiquement, préférant les mots couverts.

Mais voilà, je l’ai dit.

Peu importe le travail accompli par Lorraine Pintal à la direction artistique du Théâtre du Nouveau Monde, sa longévité est préoccupante. En 2012, elle célèbrera vingt ans de loyaux services dans le «théâtre de tous les classiques».

Si le TNM est véritablement ce qui se rapproche le plus d’une institution dans notre paysage, sa direction artistique est loin d’être transitoire. N’a-t-elle jamais été remise en question? Jamais publiquement, du moins. Ce qui en fait un cas emblématique de la question dont nous discutons ici.

À priori, je ne suis pas contre la longévité. Pour imprimer véritablement sa marque dans une institution et y mener un projet cohérent et rigoureux, le temps est essentiel. Une direction artistique d’une durée de vingt ans n’est pas en soi une faiblesse, si le projet artistique y est mené énergiquement et que sa pertinence est reconnue par les pairs. Le problème est qu’il n’existe pas, dans la structure actelle, de mécanisme de réévaluation des directions artistiques qui permettrait de s’assurer de la pertinence de ces projets artistiques, de leurs résonnances et de leur ouverture à l’ensemble des activités de la communauté théâtrale.

Le CQT pose donc cette question: « Comment arbitrer le renouvellement des mandats? ».

Il me semble qu’il faut d’abord se doter d’une procédure récurrente d’évaluation des mandats de direction artistique. Qu’un jury, s’il faut l’appeler ainsi, constitué de pairs, de représentants d’organismes subventionnaires et d’autres observateurs de la scène théâtrale (les plus diversifiés possibles), soit mandaté à la réévaluation du travail d’un directeur artistique et de son projet artistique tous les quatre ou cinq ans. Et ce, en fonction de critères surtout artistiques, bien sûr, et non de critères de rentabilité. Il pourrait y avoir des critères de représentativité de l’ensemble du milieu théâtral, bien sûr, pour s’assurer que les théâtres institutionnels soient à la disposition de toutes les générations d’artistes, mais sans excès (parce que le rôle d’un directeur artistique est tout de même de faire des choix et d’orienter le théâtre dans une direction précise, potentiellement inspirante pour l’ensemble de la communauté théâtrale mais pas nécessairement inclusive). Ce jury serait bien sûr invité à prendre en considération des points de vue extérieurs.

Au terme de ce processus d’évaluation, le directeur artistique peut rester en poste si le jury juge qu’il a besoin de plus de temps pour compléter son projet artistique ou mener à terme des projets en cours ou des collaborations stimulantes. Sinon, le jury recommande la nomination d’une nouvelle personne.

Peut-être n’est-ce pas le modèle idéal. Je le soumets ici à la discussion, simplement pour alimenter la réflexion pré-congrès.

Mais un processus de ce genre n’est-il pas plus facile à mettre en place rapidement dans quelques uns de nos théâtres établis, tels qu’ils sont, sans que cela ne nécessite de grandes refondations ? Il faudrait mettre les conseils d’administration dans le coup (peut-être n’est-ce pas une mince tâche, je l’ignore), mais c’est déjà plus simple à réaliser que de convaincre d’un seul coup les différents paliers de gouvernements de procéder à un réinvestissement massif. 

Si je ne m’abuse, c’est à peu près ainsi que fonctionne le Théâtre français du CNA, à Ottawa. Alors pourquoi ne pas s’inspirer directement du voisin?

Qu’en pensez-vous ?

 

À propos de

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web travaillant entre Montréal et Bruxelles, Philippe Couture collabore à Jeu depuis 2009. En plus de contribuer au Devoir, à des émissions d’ICI Radio-Canada Première, au quotidien belge La Libre et aux revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe, il est l’un des nouveaux interprètes du spectacle-conférence La Convivialité, en tournée en France et en Belgique.

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