Chroniques

Théâtre 2.0 ?

Il faut numériser la culture. La chose est devenue inévitable. Et le Québec accuse un certain retard en cette matière. Mais voilà que les choses changent. 

«80 % des artistes, dans tous les champs de la culture, passent désormais par un site Web pour diffuser, promouvoir et mettre en marché leur création», nous apprenait cette semaine un article de Fabien Deglise dans Le Devoir. Le même texte annonçait que «le CALQ suggère que le Québec se dote d’une stratégie numérique de la culture et adapte la structure du réseau gouvernemental de la culture aux exigences engendrées par les technologies numériques.»

On peut lire ici les détails du projet du CALQ, baptisé @LON

Bien sûr, une partie de ce nouveau programme vise les artistes qui intègrent le numérique à leur travail. Mais il s’agit aussi de favoriser la circulation des oeuvres dans le cyberespace et de mieux positionner le Québec francophone dans un univers numérique dominé par les productions culturelles anglophones.

Ça me donne envie de vous faire part de l’un de mes rêves professionnels. Un projet que j’envisage pour plus tard, n’ayant pas la fibre entrepreneuriale assez vigoureuse pour m’y attaquer tout de suite.

On sait déjà qu’un grand nombre de personnes, dans le milieu du théâtre et de la critique, caressent le projet d’ouvrir un musée du théâtre québécois, où seraient mises en valeur les archives entassées dans nos théâtres, la plupart mal conservées et mal répertoriées. C’est un projet qu’il faut continuer à défendre et qui s’insèrerait à merveille dans le projet plus vaste de publier une véritable Histoire du théâtre québécois et de donner à cet art éphémère un meilleur ancrage dans le passé ou un soupçon de durabilité. Mais je rêve à quelque chose de plus vivant, de plus puissant, de plus grand.

Imaginez un site web où l’on retrouverait des extraits vidéo des spectacles les plus significatifs du théâtre québécois depuis les années cinquante, et peut-être même des téléthéâtres et du théâtre radiophonique (gracieuseté de Radio-Canada). Chaque extrait vidéo serait accompagné d’albums photos, d’extraits des critiques parues dans les principaux journaux au moment des réprésentations ou de textes issus du programme de soirée, et d’autres informations complémentaires, peut-être même des entretiens réalisés dans le temps présent avec certains acteurs qui sont encore en vie et partageraient leurs souvenirs ou leurs analyses de l’événement. Ce serait indéniablement une manière de rendre la mémoire vivante et accessible, de déjouer l’éphémérité du théâtre et de paver la voie à la définition d’un vrai répertoire théâtral québécois.

Qui sait, cela contribuerait peut-être à accorder à certaines mises en scène hautement significatives de notre histoire le statut de patrimoine immatériel. C’est un autre thème discuté ces jours-ci. L’UNESCO n’a pas encore réalisé que le théâtre, même celui qui n’est pas issu d’une tradition ancestrale et qui relève plutôt de la mise en scène moderne, est tout à fait immatériel et potentiellement “patrimonisable”. Mais cela ne saurait tarder. Je rêve qu’un tel site web rende justice à l’aspect spectaculaire du théâtre, qu’il prenne en compte le fait que le travail scénique des metteurs en scène et des acteurs fait aussi partie de notre répertoire théâtral – au-delà du texte dramatique qui mérite aussi d’être mieux diffusé en tant que tel.

Mon rêve ne se contente toutefois pas d’imaginer cette nécessaire réactivation de la mémoire. Je rêve de réunir une équipe de réalisateurs et de caméramans se dédiant à la captation filmique de spectacles d’aujourd’hui, développant une véritable expertise en ce domaine et s’attardant à faire revivre le plus fidèlement possible l’expérience du spectateur dans l’oeil de leur caméra. Ces captations seraient ensuite rendues disponible sur le web, quelques mois plus tard, une fois les décors bien rangés et les possibilités de tournées et de reprises totalement écartées. Vous avez raté un spectacle marquant en 2002 ? Vous pourriez en ressentir l’impact, en différé, sur écran, et ainsi mieux mesurer l’évolution du travail d’un artiste que vous venez de découvrir en vous plongeant dans son travail passé.

À ces captations s’ajouteraient bien sûr des textes et des compléments de toutes sortes. Il y aurait la possibilité de faire circuler virtuellement les oeuvres scéniques au-delà de nos frontières et au-delà du temps qui passe, absolument sans limites. Sans compter la possibilité de mettre en évidence les liens entre différents spectacles n’appartenant pas à la même époque, en suggérant à l’internaute de visionner des captations ou des extraits qui peuvent l’intéresser au fil de sa navigation sur le site, dans une logique interrelationelle.

Évidemment, ce n’est pas simple à réaliser. Contraintes de droits d’auteur, défis techniques, coûts faramineux: la liste des freins est longue. Mais il faut bien rêver.

Je sais bien qu’en vous exposant ainsi mes idées, je risque de me les faire voler. Ça tombe bien: je ne suis pas très possessif. Mais si jamais l’un d’entre vous se sent d’attaque, qu’il me lâche un coup de fil. Je retrouverais peut-être un incontrôlable goût pour l’entrepreneurship.

À lire aussi, un texte d’Edwige Perrot dans JEU 123: L’art de filmer le théâtre 

Et cette entrevue avec Pascal Peyrou, directeur de la COPAT, organisme français se consacrant à la captation de spectacles de théâtre

 

À propos de

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web travaillant entre Montréal et Bruxelles, Philippe Couture collabore à Jeu depuis 2009. En plus de contribuer au Devoir, à des émissions d’ICI Radio-Canada Première, au quotidien belge La Libre et aux revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe, il est l’un des nouveaux interprètes du spectacle-conférence La Convivialité, en tournée en France et en Belgique.

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