Critiques

Sepsis : Les zones limites de l’humanité

Dès l’abaissement du mur carrelé d’ocre et d’or entremêlés qui bloque la scène, nous basculons en apesanteur au-dessus d’une pièce. Vision en plongée sur une salle rutilante et nue: ici un seau avec une vadrouille, là une chaise avec une tablette à pince. De part et d’autre, une série de portes métalliques parfaitement alignées. Un bruit violent fait de déchirement, de grincement de métal strident accompagne dans la fureur l’ouverture d’une porte. Lentement s’allonge une tablette où repose un mort dans son linceul noir. Nous sommes dans une morgue. Les morts seront rappelés de leur torpeur pour s’adresser «à nous frères humains qui venons après eux». Contrairement à l’appel de Villon, ceux-ci sont déjà disparus et reviennent d’entre les morts nous interpeler directement. Pour sa dernière pièce de la tétralogie du Cycle de la disparition, Lapointe atteint une densité exceptionnelle. Quel beau revirement que de faire surgir les morts une dernière fois avant de s’abolir dans la disparition pure et simple.

Les procédures usuelles de Lapointe, immobilité des comédiens, contraintes extrêmes autant physiques que temporelles, paysage sonore habituellement violent et déstabilisant, sont reprises ici avec une maîtrise parfaite. Comme si tous les abus antérieurs, souvent rébarbatifs et inutilement cruels, trouvaient enfin leur pertinence, en une adéquation parfaite entre texte et mise en scène. La brutalité de l’arrachement du sommeil du juste vers le monde des vivants devait s’accompagner d’une turbulence sonore étrange pour souligner le passage de l’un à l’autre monde. Lentement une porte s’ouvre et le cadavre anonyme qui s’y trouve nous interpelle. Récit poétique, fabriqué de narrations et de questions, d’hypothèses, de philosophie sur la mort et le vivant. Cette morgue perforée, ouverture dans la membrane qui sépare les uns des autres, qui maintient le mort et le vivant chacun dans son monde, permet une ultime rencontre en cette étrange nuit des ressuscités. 

Lorsque les six narrations linéaires sont reprises en simultané sur six écrans qui viennent remplir l’espace scénique, l’amalgame des voix nous emporte dans un flottement émotif immensément touchant. Les visages immobiles, dont la neutralité est dramatisée par des sources de lumière multiples et désaxées, entrecroisent leur récit, se volent mutuellement leur texte, redonne en un chassé croisé bizarre des bribes éparses où on reconnaît les histoires, mais sans plus distinguer quelle vie appartient à quel personnage. Un léger décalage entre le mouvement des lèvres et la voix donne l’impression d’un lipsync où chacun emprunterait le corps de l’autre pour raconter encore et encore dans un ultime effort pour vaincre la mort.

Avec Sepsis, le Théâtre Péril confirme son intention d’installer le théâtre dans un mode poétique où le paysage sonore soutient la trame narrative. S’il aborde comme ailleurs les questions existentielles qui surgissent dans les zones limites de l’humanité, Lapointe atteint avec Sepsis une forme d’une rare précision. Un spectacle fulgurant où l’humain se retrouve au centre de la matière. Cette matière sonore et textuelle, visuelle et numérique, installée dans un subterfuge de perspective, propose une pratique de l’apesanteur pour une expérience esthétique des limites. Il y a parfois en art de grands frissons. Je placerais Sepsis dans cette énergie.

 

Sepsis
Texte et mise en scène par Christian Lapointe
Une production Recto-Verso et Théâtre Péril
À l’affiche du Théâtre La Chapelle jusqu’au 21 janvier

 

Alain-Martin Richard

À propos de

Il vit et travaille à Québec. Artiste de la manœuvre et de la performance, il poursuit en parallèle un travail de commissaire, de critique et d’essayiste.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *