Critiques

Princesse K : Un récit terrifiant qui séduit les enfants

Remontant au mythe fondateur de sa famille, transmis dans un écrit rédigé par l’aïeul, majordome de son état à l’époque des châteaux et des familles royales, le narrateur nous invite à le suivre dans cette épopée fabuleuse. Il nous entraîne alors dans un récit truffé de malheurs, de méchancetés, de meurtres, d’une naïve famille royale noyée dans sa félicité, d’un vilain Aîné, ambitieux et assassin, et d’une belle «princesse aux cheveux d’or», car «elle est blonde», ajoute-t-il à l’intention des tout petits. Ce traître d’Aîné usurpe le pouvoir après avoir tué père, mère, frère. Mais gare à lui! La princesse lui a échappé.

Ce petit conte merveilleux finit bien, comme il se doit, et la Princesse sans nom deviendra la Princesse K, en mémoire de son maître en arts martiaux, le célèbre Koala. Mais là n’est pas le clou. Le clou, c’est l’ingéniosité gigantesque dans une scénographie restreinte à un castelet, fait d’une table et de deux petits meubles de chevet, installés à l’avant-scène. Espace restreint, mais construction gigogne sertie de tiroirs, de panneaux qui basculent, de cachettes incongrues. S’articulant autour de cette mécanique, l’exploit de cette pièce tient à la rigueur de la mise en scène et à l’énorme talent de Denis Athimon. La bande son et la lumière opèrent avec une précision chirurgicale et font basculer les uns dans les autres changements de décor, nouvelles scènes, batailles épiques au rythme soutenu du narrateur démultiplié.

De fait, ce narrateur occupe tous les rôles et assume toutes les cascades, manipule tous les personnages comme autant de marionnettes sans corps ni tête, suggérées par des accessoires minuscules: une couronne pour poupée Barbie, la main griffée du terrifiant Freddy Kruger, une bague, des coffrets qui s’ouvrent comme des boîtes de Pandore. Cette immense tragédie shakespearienne avec un happy end à la Grimm arrache sourires et rires. Des sourires pour la finesse des trouvailles, des rires pour le côté tout juste un peu cabotin et séducteur de ce personnage aux milles facettes. Ici fuse l’intelligence dans chaque détail, dans chaque réplique, dans cette logorrhée à laquelle le théâtre jeunesse récent tente de nous déshabituer. Théâtre ambitieux et risqué, par l’ampleur de son texte, mais d’une telle efficacité qu’on en redemande.  C’est que le metteur et scène et comédien mise sur la suggestion et la complicité: son maître Koala est digne du Jedi de la Guerre des étoiles et autres Tortues Ninja, avec des gestes et des caricatures sonores que les enfants reconnaissent immédiatement: le méchant est vraiment méchant, comme il se doit; il est dit dès le départ que la princesse va vaincre, c’est l’héroïne du jour quand même. Bref le suspense ne tient pas au récit comme tel, mais à son mode narratif. 

Le one man show, qui fonctionne, parvient à créer un univers sans échappatoire, où le comédien, la scène, les accessoires, le texte ne font qu’un en une symbiose de chaque instant, où plus rien n’est superflu, où tout participe étroitement à concentrer le temps en un instant démesuré. La valeureuse princesse K, le noble Koala, le dérisoire roi amoureux et sa  charmante épouse, l’Aîné sadique et vindicatif, le Boitard emporté par un cheval fou puis accessoirement transpercé par son frère, Jean Loup le vaincu qui se sacrifie, le général des armées, les cuisiniers qui sauveront la princesse en la nourrissant, ces dizaines de personnages tapis dans le crâne d’Athimon occupent entièrement l’espace scénique et pourtant ils n’ont pas de visage. Le seul visage est le sien, ce narrateur universel qui jongle dans le temps et l’espace avec tous ces personnages remis en boîte pour les prochaines représentations. Il y a des plaisirs qu’il ne faut pas s’épargner!

Rappelons que, dans JEU 139, notre collègue Patricia Belzil parlait aussi de Princesse K en termes élogieux: «Denis Athimon, qui ne se départ jamais de la distance ironique du conteur, dessine pourtant devant nous une vaste fresque, grâce à un don indéniable de l’évocation.»


Princesse K
Texte et mise en scène de Denis Athimon
Présenté au Théâtre des Gros Becs, Québec, jusqu’au 4 mars
Au Théâtre Outremont, Montréal, du 8 au 10 mars 2012

 

À propos de

Il vit et travaille à Québec. Artiste de la manœuvre et de la performance, il poursuit en parallèle un travail de commissaire, de critique et d’essayiste.

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