Chroniques

L’intermittence : une piste de rénovation du modèle québécois du théâtre?

Les artistes de théâtre québécois ne cessent de le répéter: le système de production théâtral les force à créer trop vite et ne leur laisse pas assez de temps de recherche et d’expérimentation.  Qui plus est, les revenus précaires des artistes de théâtre les empêchent de se consacrer pleinement aux répétitions, tout écartelés qu’ils sont entre le doublage, la publicité, la télévision, l’enseignement et les autres activités connexes.  Au dernier congrès du Conseil québécois du théâtre, la chose a été répétée telle une litanie. Comment s’en sortir? Voici la première partie d’une série de textes explorant des pistes de solution.

J’ai demandé au comédien Hubert Lemire, qui vient de terminer une série de représentations de la production française À l’Ouest, de Natalie Fillion, au Théâtre du Rond-Point à Paris, de me donner son point de vue sur l’intermittence, ce système qui permet aux travailleurs du monde du spectacle vivant de toucher régulièrement des indemnités de chômage après un certain nombre d’heures travaillées. L’intermittence prend en considération le caractère profondément instable des métiers du spectacle et leur offre, en quelque sorte, un salaire pendant les périodes  creuses. Fini les quarts de travail au resto du coin entre deux contrats : les acteurs reçoivent du chômage et peuvent en profiter pour apprendre des textes, faire de la recherche-création ou du perfectionnement professionnel, toutes choses intrinsèques au métier de comédien mais jamais rémunérées.  Hubert Lemire, plongé au cœur de cette réalité pendant quelques mois, m’explique que ce système a aussi ses revers…

Notez que, dans un prochain billet, Hubert et moi discuterons aussi du Jeune Théâtre National, une initiative française permettant à de jeunes comédiens d’accéder plus facilement et plus rapidement aux grandes scènes.

 

Philippe Couture : Cher Hubert, dis-moi, l’intermittence, à priori, tu trouvais ça idyllique ?

Hubert Lemire :  Évidemment, pour un acteur québécois qui  est toujours en train de courir après sa queue, de prendre un job dans un resto entre deux contrats, de naviguer dans des horaires casse-tête (et je ne parle même pas des assistants à la mise en scène qui doivent coordonner les horaires de tout le monde), l’intermittence paraît idéale.  Grâce à l’intermittence, les comédiens que j’ai côtoyés à Paris sont paisibles, confiants, pas du tout inquiets de leur prochain contrat, et capables de travailler doucement, pour ne pas dire paresseusement par moments, sans être dans l’urgence. Au début ça me dérangeait, je les trouvais presque fainéants… Mais je me suis rendu compte que La France est un pays viscéralement de gauche – ce n’est pas pour rien que c’est le seul pays où l’intermittence existe. Au début, je trouvais qu’il manquant dans l’esprit d’équipe un sentiment d’urgence, que je juge bénéfique à la création. Mais en même temps, tout le monde arrive en salle de répétition en ayant eu le temps de faire un travail préparatoire ou du moins en ayant eu le temps d’apprendre entièrement son texte. C’est loin d’être la réalité du Québec.

Ça permet aussi aux acteurs de mieux choisir leurs projets et de s’investir dans les spectacles auxquels ils croient. L’une de mes collègues dans la pièce vient d’ailleurs de refuser un rôle dans un spectacle important parce qu’elle jugeait le projet plus ou moins intéressant. Pourtant, elle commence sa carrière : À l’Ouest est son premier contrat. Chez nous ce serait impensable, au début on dit oui à tout pour éviter d’être obligé de travailler dans un resto.  Je trouve ahurissant que des acteurs refusent des contrats, c’est le monde à l’envers. Mais en même temps je trouve que ça leur permet d’avoir beaucoup de respect pour eux-mêmes.  Jouer dans un mauvais show, c’est difficile, on peut prendre des mois à s’en remettre.

Philippe Couture :  Le temps supplémentaire dont dispose chaque acteur  et la possibilité de se consacrer uniquement à des projets de théâtre doit forcément installer une rigueur supplémentaire dans le travail, une possibilité d’explorer davantage de pistes de création?

Hubert Lemire : Oui et non, et c’est là que j’ai des réserves.  Il y avait énormément d’heures de répét, mais je ne sais pas si elles ont toutes été rentabilisées.  Personne ne s’en offusque car l’accès à l’intermittence est déterminé par le nombre d’heures travaillées.  Ça finit par installer une culture de la paresse, en quelque sorte, dans laquelle le chômage est considéré comme faisant tout simplement partie du métier. Et c’est la course aux heures, tout le monde veut faire ses heures pour avoir du chômage. Parfois ça crée une dynamique de travail qui me semble étrangère aux lois de la création. Entendons-nous, je trouve que c’est un magnifique système, très généreux, mais j’ai été très étonné de voir des comédiens, par exemple, refuser du travail pour ne pas réduire leur taux horaire pour ne pas que ça affecte leur chômage. Je trouve que c’est un effet extrêmement pervers. Sans compter qu’il y a au Québec tant d’acteurs et si peu de travail; c’est irréaliste de croire que tous les artistes puissent avoir du chômage sur demande.

Philippe Couture : D’ailleurs, est-ce que tous les acteurs français sont des intermittents, sans exception?

Hubert Lemire : Non, ce n’est vraiment pas accessible à tout le monde. Finalement, l’intermittence n’est possible que pour ceux qui ont beaucoup de travail, qui ont fait de nombreuses heures rémunérées. Les vrais artistes en difficulté, ceux qui travaillent vraiment très peu, n’y ont pas accès. Ça me semble donc perfectible. Le système de comptabilisation des heures n’est pas toujours adéquat et les montants de chômage n’arrivent pas toujours au bon moment. Si jamais le Québec avait les moyens de se payer l’intermittence, il est clair pour moi que le modèle français ne doit pas être importé tel quel…

 

À suivre…

 

 

À propos de

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web travaillant entre Montréal et Bruxelles, Philippe Couture collabore à Jeu depuis 2009. En plus de contribuer au Devoir, à des émissions d’ICI Radio-Canada Première, au quotidien belge La Libre et aux revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe, il est l’un des nouveaux interprètes du spectacle-conférence La Convivialité, en tournée en France et en Belgique.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *